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25 décembre 2014 4 25 /12 /décembre /2014 23:36
Causalité et effondrement systémique

Distribution de Cauchy

On a baptisé « normale » la cloche de Gauss, qui identifie fréquence et intensité d’un événement. Normale, car on la croyait refléter la distribution habituelle de la plupart des évènements de l’univers. Mais divers indices indiquent que sous d’autres angles, le cas n’est pas tel peut-être. Cauchy propose d’autres distributions disjointes où les bords de la cloche ne tendent pas vers zéro comme une jupe qui retombe pour sceller le possible, où des évènements exceptionnels n’ont pas une fréquence en rapport avec la magnitude de leurs conséquences, où les cataclysmes surviennent à des fréquences significatives, où des incidents emportent des conséquences de portée infinie. La dispersion de Cauchy pourrait à large échelle décrire les relations causales dans l’univers mieux que celle de Gauss. La répartition de Cauchy propose une autre relation de la cause à la conséquence. Des faits concomitants peuvent être causalement disjoints tandis que d’autres sans relations apparentes sont causes et conséquences. Une même cause peut provoquer des conséquences opposées ou encore des causes distinctes confondre leurs conséquences en un événement unique. Cauchy rend représentable l’accident, la catastrophe et leurs portées. Mandelbrot relie par la symétrie des échelles le continu au discret. Tous deux jettent des ponts autorisant à penser le passage du linéaire au non-linéaire. Au terme de son étude, Mandelbrot prévient ses commanditaires qu’on ne peut jamais anticiper la profondeur d’une crise. Au plus creux de la vague, c’est peut-être encore un autre abysse qui s’apprête à s’ouvrir.

Lorsqu’on observe un atome, ce que l’on étudie est en réalité l’espace des causes et des conséquences focalisées autour de cet événement sous notre observation.

Si l’on conçoit les atomes comme des boules de billard en collision, les mécaniques newtonienne ou képlérienne conviennent. Mais si plutôt que des grains singuliers, on considère les atomes comme des nuages de possibles, des formes vibratoires ou encore des moirures, alors il devient malaisé de leur assigner quelque localisation que ce soit dans l’espace et le temps pas plus qu’à la cause ou à la conséquence. Ce serait comme déclarer le clapot responsable de la houle.

La méthode hypothético-déductive, précisément, postule que peuvent se distinguer et relier une cause singulière et une conséquence singulière. Avec Mandelbrot et Cauchy, cause et conséquence n’entretiennent plus une relation de contiguïté, directe et linéaire, mais cause complexe et conséquence complexe se relient via un espace causal évoquant le remplissage du plan par le tracé et la médiation des dimensions fractionnelles.

On a vu qu’il suffisait d’une sphère creuse transpercée d’un rayon pivotant sur son centre pour définir, dans les deux dimensions de la surface sphérique un espace de dipôles en relation instantanée quel que soit le rayon. On pourrait pareillement concevoir un espace où tous les points seraient des distributions de Cauchy. Relier l’oscillateur complexe, nuages d’atomes, réseaux de neurones, populations animales ou humaines, à un espace de causes et de conséquence à la forme cauchienne ? Essaims plutôt que cloches aux très larges échelles, grandes magnitudes ou abysses profonds, où des conséquences immensément lointaines nouent par travers la durée et l’espace les causes infimes qui les tissent sans se soucier du temps ?

Mandelbrot, en reconnaissant le motif stable de la fractale à l’œuvre dans le flux des cours du coton ou du fleuve invite à « écraser la durée », à empiler ses diachronies en une transparence synchronique, comme si l’on s’abstrayait du déroulé du temps, comme si l’on posait comme unité l’âge de l’univers, dont toute durée serait une fraction. La géométrie de notre perception, celle de l’espace-temps, celle de l’univers sont de loin plus complexes que le modèle euclidien : c’est aujourd’hui une idée admise. Notre temps local continue son flux isotrope, lisse et plat, mais aux échelles de puissance, y a-t-il une topologie propre du temps où résonneraient les formes proposées par Mandelbrot et Cauchy, qui pointent vers une relation nouvelle de la cause à l’effet ?

vibrations, des constantes, des scansions de temps

Y a t-il des vibrations, des constantes, des scansions, des singularités, des persistances, des flux, des champs causaux, des graviers de temps, des blocs de conséquence, des plaques de durée au fluage mantellique ? Comme il y aurait des gravitons, y a-t-il des objets de temps, des blocs de temps, des structures, des rythmes, des motifs, des vortex, des interférences, des empilements, des plissements, des chiffonnements, des moirures, des atomes de temps ?

Une molécule organique, selon qu’elle dévie la lumière dans un sens ou un autre est vitale ou létale. La coquille des mollusques s’enroule dans un sens plus volontiers. La plupart des humains ont le foie à droite et sont préférentiellement droitiers. Le jet du dé décide entre le gain et la perte, comme le temps d’emblée se scinde en durée et instant, fourche que l’on dit origine. L’univers a préféré la matière à l’anti-matière présente au « commencement », disparue on ne sait où. A l’instar de ces chiralités fondamentales à l’origine de la vie, y a t-il une chiralité du temps, partant de l’instant, inexprimable car manifeste dès la racine de la sensation ?

Comme le big-bang déploie ses virtualités dans le temps et l’espace, le temps chiral élémentaire déploie-t-il ses incréments, cumuls, oscillations depuis les nanomondes jusqu’aux super amas ? Est-il le métronome basal, la première bifurcation, le générateur de toutes les distinctions et de leurs successions. Est-il le hachoir à durée, la baratte des nano-rythmes, le dé du possible scandant la matière condensée, la vie, le sensible, le sens ? Forme-t-il matrice de la perception, transparent comme l’eau, amplifiant la fourche fondamentale qui décante l’instant et peuple de durée implicite tout l’édifice logico-discursif, depuis la langue naturelle jusqu’aux mathématiques ? Là est peut-être encore une autre limite à la puissance de la raison qui préoccupe Feynman.

Energie, oscillations: un nouveau mode de causalité

La relation de cause à effet est fondée sur la proximité et la consécutivité. Il est impératif d’esquiver la charge de l’auroch acculé : la charge du ruminant est la cause, l’esquive de l’homme sa conséquence, parce que les deux évènements sont à la fois proches et consécutifs. Les deux évènements sont liés dans le temps direct de l’expérience. Le référentiel implicite est celui trivial de l’homme vivant. Si, à l’inverse, les durées sont énormes – la dérive des continents entasse des nappes de charriage qui s’empilent en montagnes – le géologue infère de son expérience directe, de la causalité proximale, triviale, celle plus large, plus longue de la convexion magmatique qui meut les plaques terrestres sur le dos de rouleaux de magma. Ainsi la causalité à large échelle de la dérive continentale reste sur « le plancher des vaches », déduite du directement perceptible, du substrat trivial de l’expérience de l’espace et du temps. Les théories quantique ou relative tentent de tendre un pont entre le temps et l’espace triviaux, et celui où espace, temps, énergie sont des termes solidaires et permutables. Quelle est leur traduction sensible ?

Si la forme du temps, de l’espace et de l’énergie n’est pas celle de ma perception, alors la relation entre cause et effet ne se joue pas nécessairement selon les géodésiques locales du temps, de l’espace et de l’énergie, seules accessibles à ma perception. Si bien qu’apparemment, des événements disjoints dans l’espace et le temps triviaux peuvent être, vus d’ailleurs, proches et consécutifs. Un piéton chute à Tokyo et au même moment à Paris, un passant se casse la jambe. Dix millénaires plus tard, un arbre géant s’effondre frappé par la foudre.

Nous sauver de la faim, cette peur archaïque, vitale, transcendante, nourrir la planète, produire des engrais, bâtir les industries nécessaires, raffiner les carburants des tracteurs, des camions, acheminer sur des routes de goudron à des distances de plus en plus considérables les récoltes de l’agriculture mécanique qui impose le remembrement des parcelles, l’arrachage des haies, d’extraire le charbon, les minerais, le pétrole, ces dépôts d’ères entières épuisés en deux siècles d’industrialisation [1], creuser, excaver, niveler, terrasser au point que le travaux humains deviennent le premier agent d’érosion, ouvrir à coup de dynamite des ports, des voies de béton pour drainer les récoltes, acheminer les intrants, exporter les extrants, organiser les marchés, centraliser la collecte des capitaux, accélérer leur rotation, financer les investissements et les amortissements, écrémer les profits, travailler plus, s’alimenter plus, consommer plus, et entretenir la compulsion de produire et de consommer toujours, réguler le symbole pour qu’il serve toujours à fuir la pleine liberté, la pleine autonomie, la pleine responsabilité d’une destinée assumée en tout être: voilà la trajectoire de la modernité, l’un possible des destins humains, où l’accident nous aura fourvoyés.

Bientôt le moteur de la crainte, du manque, de la peur de la faim, de la compulsion de manger, de produire, excède ses propres rives. L’atmosphère s’emplit de carbone anthropique qui hausse les températures, relève le niveau des mers, ajoute à l’énergie globale du système des quantités énormes d’entropie, multiplie les tornades, tempêtes, typhons, ouragans. L’excès modifie les profils d’équilibre des fleuves, rivières, ruisseaux, suscite tout au long de leurs cours et très loin des rivages et jusqu’aux sources instables des montagnes des remaniements profonds, glissements de terrains, effondrements de versants, fluage de sols imbibés d’eau. Dans les régions subarctiques, les pergélisols préservent gelées d’énormes masses de végétaux décomposés. En fondant, ils relâchent déjà des quantités colossales de carbone, dans un cercle vicieux auto-entretenu de réchauffement-dégazage. Les océans saturés sont incapables de continuer à jouer leur rôle de puits à carbone. L’élévation des températures suscite la fusion des clathrates, ces hydrates de méthane posés au fond des océans, dont le pouvoir calorique est vingt fois supérieur à celui du CO2. Leur dégazage pourrait n’être pas graduel, mais brutal. Quelques jours suffiraient. La calotte antarctique est aujourd’hui mitée de puits énormes où s’engouffrent en cataracte des fleuves d’eau formant sous elle des lacs qui la soulèvent, où flottent bientôt des pans entiers d’islandsis qui pourraient en quelques heures glisser en masse vers l’océan déclenchant un gigantesque tsunami planétaire. Le Gulf Stream, altérant brutalement son cours, pourrait en quelques semaines dire la messe de l’espèce. Associé à des précipitations abondantes, le globe s’enfoncerait dans une glaciation planétaire, résultat paradoxal du réchauffement climatique. Cette phase de « terre blanche », la terre l’a peut-être déjà traversé par le passé. La « terre blanche » constitue l’un des attracteurs étranges, l’un des équilibres méta-stables du chaos stochastique caractérisant la dynamique du climat.

De ces scénarii, quel sera notre destin, tandis qu’à la faveur de l’effondrement halieutique et agricole, de l’altération des biotopes, disettes, épizooties, épidémies et pandémies se répandent parmi des populations fragilisées, déstabilisées par plusieurs siècles d’exode, aux solidarités pulvérisées, moralement asthéniques, tandis que se pressent aux frontières débordées des centaines de millions de réfugiés affamés, alors qu’irrédentismes et terrorismes partout imposent le feu, le sang, le recours à la guerre préparée de longtemps par des armes terrifiantes ?

Les abeilles assurent la pollinisation de quatre-vingts pour cent des espèces végétales. Plus du tiers de l’alimentation humaine dépend de ces insectes. Les pesticides que l’agriculture intensive épand pour accroître les rendements et, dit-on, préserver la planète de la famine, se retrouvent dans les pollens et les nectars que consomment les pollinisateurs et leurs larves. Le développement des monocultures raréfie les ressources et les variétés de pollen, ce qui affecte la santé des abeilles, ouvre le champ à l'apparition de parasites ou d’affections virales nouvelles, tandis qu’à la faveur d’un climat changeant et de dissémination liée aux transports des hommes ou des marchandises, des espèces allochtones font leur apparition[2]. Pour tenter d’enrayer leur prolifération, on rend résistantes les cultures vivrières en manipulant leur génome pour les rendre toxiques à leurs agresseurs. Toxiques, elles le deviennent pour toute la biosphère, pour les vaches qui la consomment et les hommes qui mangent du steack-salade. Les pouponnières de la ruche ressemblent de plus en plus souvent à des cimetières, tandis que la fertilité déclinante des spermatozoïdes des mâles humains annonce des crèches silencieuses.

En quoi la chute d’un astéroïde sur le Yucatan concerne-t-elle l’aventure humaine ? En précipitant la fin des dinosaures, l’écrasement du bolide aurait précipité l’avènement des primates, parmi eux le sapiens. Contre Euclide ou Newton, le futur n’est pas une simple prolongation des lignes du passé. Une espèce disparue ne renaîtra jamais à l’identique, prévient Konrad Lorenz. Une espèce est la rencontre d’une racine génétique et d’une niche écologique. Elle est la croisée, la rencontre dynamique d’un potentiel génétique, d’un territoire, de ressources, de conditions climatiques, de populations concurrentes, d’accidents, écheveau tellement enchevêtré qu’il est impossible à désintriquer. Ce qui s’est produit ne peut nullement ne pas s’être produit, et aucun des évènements antérieurs, proche ou distant, majeur ou mineur, ne peut plus s’exclure de la conjonction des causes menant à la conséquence actuelle. On tente de sauver un germon à partir de la poignée de gênes qui subsistent, de sorte que si l’espèce n’eût été décimée, son avenir eût nécessairement différé dans des proportions potentiellement énormes. Dans quinze ou vingt mille ans, elle devra sa forme à sa décimation anthropique quinze ou vingt mille ans plus tôt.

Nos cellules sont dotées de mitochondries, essentielles à la conversion du glucose en énergie. Elles possèdent leur propre ADN et seraient les vestiges de « parasites » ayant un jour infecté quelque proto-cellule. Tous les métabolismes du vivant sont construits sur des régulations aussi vieilles que la vie, quelque quatre milliards d’années. Une infection accidentelle artificielle, touchant à des mécanismes fondamentaux mis en place très tôt par la vie entraînerait-elle dans le futur des conséquences d’ampleur symétrique ? S’il arrivait qu’au cours d’un incident scientifique ou terroriste, une fuite dispersât quelque nano-élément qui trouve à se glisser au sein d’un génome vivant[3], se pourrait-il que se développe une pandémie aux conséquences infinies en magnitude et durée ?

Introduire une variabilité génomique minime, polluer accidentellement ou non les métabolismes par l’injection de chaînes nanoscopiques inédites, sont des actions d’une brutalité fulgurante appliquées à des systèmes dont les homéostasies, les cycles d’action et de rétroaction suivent des dynamiques multimillénaires. De telles actions ont le potentiel de rompre des chaînes de millions de maillons, déséquilibrant les stocks vivants, entraînant en cascade la rupture d’autres cycles parfois fort éloignés, qu’on tente de corriger par des actions apparemment rationnelles qui en retour induisent des oscillations plus amplifiées encore, dans tous les ordres de conséquence : eaux empoisonnées, terres toxiques, campagnes désertées, exils continentaux, génocides, villes asphyxiées, personnalités désaxées, étoffe sociale désagrégée, modes de vie broyés, rythmes si effrénés qu’ils laissent stupéfaits et désarmés les temporalités longues du terreau biologique et ceux du vivre ensemble. Dissonance des temporalités, discordance des durées auxquelles répondent l’énormité énergétique des agressions anthropiques, rythmes déchaînés par les outils mais dont l’ampleur des conséquences excède de loin toutes les possibilités de remédiation technique. La haute instabilité des effets répond à la haute énergie des influx. Les temps linéaires sont désormais finis.

Comme l’action humaine gagne en magnitude, en impact, en puissance, en intensité, orages et tempêtes s’enchaînent, l’instabilité s’étend, le tangage enfle, les à-coups exacerbent les voltes qui nourrissent les secousses ; le système gavé d’énergie rompt toutes digues, les vecteurs tirent à hue et a dia, les durées dérapent sur des orbes fuyants, comme si partout, à toutes les échelles, de l’ADN au climat, du virus à l’homme et aux populations, toutes les trajectoires sombraient dans le chaos[4], nourries d’impulsions formidables, et finalement toutes les cordes tendues à l’excès en une dissonance synchrone, dans un claquement paroxysmique rompent, laissant derrière elle le seul écho du vide comme le claquement d’un fouet ? Fut-cela le big-bang ?

[1] Contrairement à la légende diffusée par la propagande techno-militariste libérale, l’uranium, dont les gisements seront épuisés dans une trentaine d’années, ne représente nullement une garantie d’autonomie énergétique. La situation vivrière du Niger, l’un des principaux exportateurs d’uranium, se dégrade, ce qui signifie que la ressource uranifère n’est pas payée son juste prix, et l’énergie qu’on en tire n’est bon marché que par le pillage seulement, grâce à la corruption des élites, aux deux bords de l’Afrique, érigée en système.

[2] Varroa destructor, Nosema ceranae, Israeli acute paralysis virus, frelon asiatique Vespa-velutina...

[3] Une telle fuite pourrait provenir d’un laboratoire de « haute » sécurité (P4) tel celui de Lyon, d’où j’écris. dont Son emplacement urbain a été tout particulièrement étudié pour maximiser les retombées terroristes : localisation en pleine ville, proximité d’un large boulevard facilitant un tir de missile sol-sol, dont le lanceur se porte sur l’épaule, depuis une voiture. Lyon ambitionne de devenir la nano-valley bio-technologique française, par atavisme probablement. Elle jouit en effet d’un fleuve contaminé par le PCB et possède une zone Seveso au Sud, une autre à l’Est. On aperçoit depuis la colline « inspirée » - Fourvières – la centrale nucléaire du Bugey à 40 km, dont l’explosion contaminerait un tiers de la France. Tout a été prévu dans un tel cas pour barrer les routes et prévenir la contamination des populations saines par les irradiés.

[4] Le mélange d’un gaz et d’un liquide gazeux connaît des états où la turbulence s’étendant de l’atome à l’échelle macroscopique rend visible le chaos du système, phase qu’on nomme opalescence critique.

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Published by Stephane Calence
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