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17 février 2015 2 17 /02 /février /2015 22:42

Après les assassinats des dessinateurs de Charlie et d'un agent d'entretien, s'élèvent des voix demandant la liberté de blasphémer . Vraiment ?

Liberté de blasphémer qui serait constitutive de la liberté d'expression. Vraiment ? Qui se serait avisé de brûler le drapeau français durant ces journées d'unanimisme populiste et de propagande forcenée des medias aurait probablement vite senti les limites de ce prétendu droit au blasphème considéré comme indissociable de la liberté d'expression.

Nombre de lycéens – qui seront demain des citoyens auquel le temps qui passe donnera raison – qui ont refusé de s'associer volontairement à l'hommage national obligatoire ont compris ce qui signifiait leur liberté d'expression: opprobre et punition. Sans mentionner la liberté de dire «Je me sens Charly Coulibaly » qui vaut à «l'humoriste» Dieudonné d'être poursuivi pour une fantasmatique incitation au terrorisme 1.

Passons sur le fait que ce droit à blasphémer est une attaque directe au sentiment des citoyens français de confession musulmane modérés, dont l'identité est ainsi attaquée de front, au risque de les rejeter vers des franges bien plus extrêmes. Passons sur le fait que cette liberté de blasphémer constitue le germe de la dissension, voire du conflit civils.

Passons encore sur le fait que cette liberté de blasphémer est d'abord la liberté de blasphémer ce qui est sacré pour l'autre, tandis que pour les zélateurs de la posture blasphématoire il va de soi que leurs convictions à eux et les symboles qui sont eux intouchables et sacrés: brûler le drapeau français dans les jours qui suivirent l'attaque contre Charlie aurait probablement déclenché un lynchage.

Bref s'attaquer à ce qui est pour l'autre sacré serait un droit tandis qu'il serait légitime de condamner toute attaque contre ce que l'on considère pour son propre compte sacré. Il n'y eut dans les heures irrationnelles et populistes qui suivirent le massacre que l'épaisseur d'un cheveu entre l'indignation et l'apologie néocoloniale et le panégyrique de la mission civilisatrice de l'Occident.

On ne blasphème qu'en tant qu'il existe quelque dimension sacrée. Le droit à blasphémer suppose qu'il existe quelque objet à désacraliser. Désacraliser tant et plus – puisque là serait le danger - jusqu'au point où tout sacré serait annihilé.

Dans son ouvrage «La production des grands hommes: pouvoir et domination masculine chez les Baruyas de Nouvelle Guinée», l'anthropologue Maurice Godelier montre comment l'interdiction posée à la marchandisation des femmes - ou dit en termes à la fois anthropologiques et économiques le tabou mis à l'équivalence généralisée des choses et des êtres, en l'occurrence les femmes - a permis à celles des cultures papoues l'ayant édictée de mieux résister à l'acculturation, à la clochardisation, à la prolétarisation. Dans un autre ordre d'idée certaines populations de grands singes ont mieux résisté au braconnage pour être considéré comme leurs ancêtres par des populations voisines : on ne mange pas ses ancêtres !

Si donc il doit y avoir liberté de blasphémer, il faut résilier tout sacré. Dès lors, on ne voit pas sur quelle base morale il ne serait pas possible de vendre des êtres humains, de trafiquer ou de prostituer des enfants. Pourquoi et sur quelle base interdire le trafic d'organes : sans tabou, ni sacré en quoi ne constituerait-il pas un commerce comme un autre ? Sans interdit sacré, pourquoi l'air, l'eau, les ressources alimentaires ne constituerait-elles pas une légitime propriété ? Et dès lors que la vie humaine n'aurait plus rien de sacré, quel droit aurait la société d'interdire à leur légitime propriétaire de décider de la vie ou de la mort de ceux qui n'auraient pas les moyens d'acheter le droit de boire, de respirer ou de manger ? Celà après tout ne serait qu'un commerce comme un autre.

C'est d'ailleurs la position des libéraux intégristes, Pour Milton Friedman, dès lors qu'il existe une demande (l'économiste mentionne la drogue), il devrait exister un marché libre pour réaliser l'échange entre producteurs et consommateurs. Et puisqu'il existe des pédophiles, et probablement des producteurs d'enfants – des parents – ou indignes ou acculés à l'extrême pauvreté, prêts à marchander leurs produits génésiques, alors il devrait exister une bourse où conduire le commerce d'enfants.

Ce qui nous protège de telles dérives, dont le résultat sûr et rapide serait la désintégration sociale généralisée, ce sont justement les interdits moraux, des tabous, des proscriptions sacrées, fussent-elles purement laïques, prohibant le meurtre, la violence, le vol, le viol.

La morale est mauvaise pour les affaires, car elle prohibe, comme chez les cultures papoues, l'équivalence généralisée de tous les biens et de tous les êtres. Sur le fondement de la sacralité de la personne, le servage est ainsi illégal.

Or il existe des forces qui considèrent qu'un telle prohibition est inadmissible. La servitude ne permettrait-elle pas bien mieux d'assurer performance et compétitivité du capital ? Aussi est-il est souhaitable d'abattre les derniers remparts sacrés de la cohésion sociale, culturelle et symbolique grâce auxquels s'unissent et résistent collectivement les humains. Alors ne subsistera plus que le seul sacré qui compte à leurs yeux, celui absolument inviolable: la propriété privée.

1 Ce qui n'en rend pas moins haïssable le racisme antisémite du personnage

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Published by Stephane Calence
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commentaires

Jean-Charles 04/01/2016 19:04

C'est très bien vu tout ça….

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