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23 septembre 2012 7 23 /09 /septembre /2012 10:56

D’habitude la troupe s’entraîne en espadrille de toile et survêtement bleu. Aujourd’hui, les soldats ont revêtu le treillis kaki et le casque lourd. Aujourd’hui est un jour spécial, le second anniversaire des évènements. On a établi sur un trépied une mitrailleuse, à l’abri d’un demi-cercle de sacs de sable. Sur cette scène plane l’ombre frigide d’une tour massive en forme de crayon oblong coiffé d’un laid pyramidion aplati en bec de canard. L’objectif, à en croire la pointe des baïonnettes, est l’appentis à vélo. L’espace est trop restreint pour les évolutions des troufions. Il contraint les employés, retour de la cantine, leur bol de fer émaillé à la main, à slalomer entre les corps rampant sur le pavé froid.

La scène est incongrue, et les soldats, gênés, la plupart très jeunes, en perçoivent le ridicule. Deux ans auparavant, leurs balles n’avaient rien de ridicule, tout de mortel. Elles déchiquetaient de vrais ventres. Elles pulvérisaient de vraies cervelles. Ils pilotaient de vrais chars. Ils réduisaient les corps en un magma sanguinolent, immonde, confus : boyaux, membres, canettes de cola, relief de repas, toiles de tente, purée d’horreur bientôt raclée par la lame des niveleurs. Aujourd’hui, en ce jour anniversaire, on intimide.

L’Agence forme un vaste quadrilatère limité par de hauts et anciens murs coiffés de tuiles vernissées, sauf au sud, où un grillage laisse voir l’imposante tour jaillir de son esplanade comme un missile d’Albion. L’Agence est un quartier en soi, ceint sur tous les côtés. Il comporte toutes les commodités nécessaires à la vie d’une petite bourgade.

Deux cantines collectives assurent plusieurs services, midi et soir, contre quelques menues pièces complétées d’un ticket de rationnement, qui de rationnement n’a plus que le nom mais reste attaché à la paye. Quelques années auparavant, l’Agence possédait même sa propre ferme, au nord de la capitale. Les temps étaient troublés. L’autosuffisance constituait la seule assurance d’assurer la gamelle des employés. Aujourd’hui, sous le pyramidion de la tour, oeuvre un chef entoqué. C’est là qu’on régale les hôtes de marque, dans de petits salons aux chaises d’ébène, toutes sculptées de dragons, poussées sous les fesses par des serveuses juvéniles en veste orange et chemisier blanc et ricanant sans gêne.

Au nord du périmètre clos s’alignent, bas et longs, les mornes immeubles des employés. De leurs toits poussiéreux encombrés de matériaux entassés là faute de place, la vue porte à perte d’horizon sur la grisaille des HLM populaires. Au sud-est bavent les fumées jaunes et noires, grises ou blanches de l’aciérie de la capitale, la Shougang. De là provient, assourdi, l’écho de monstrueuses cataractes de chaux et de charbon roulant dans le ventre sonore des hauts fourneaux d’acier. Parfois, le crissement d’une draisine torture la nuit, roues déchirant le rail, fer contre fer. Quelque trappe colossale soudain rote d’énormes rouleaux de fumées, souffre, phosphore, rousses, anthracite ou neige. Un soleil sombre, froid, blafard et rouge s’arrête sur l’ourlet d’ombre des collines de l’Ouest, jetant sur ce chaos toxique le poignant du tragique.

L’Agence compte en ses murs un jardin d’enfants et une école primaire. On voit les marmots jouer sur leurs petits tanks de fer. Dans leur main, un livre d’images cartonné : lapins en uniforme, mitraillettes colorées ou grenades quadrillées comme des tablettes de chocolat. Tels sont les premiers pas d’une vie bien encadrée. L’enceinte abrite encore un coiffeur, quelques échoppes proposant savon, shampoing, lessive, allumettes, jouets, balayettes, nouilles et boîtes de conserve, chaussettes, slips et bas. On trouve même une agence bancaire, la propre banque de l’agence, qui recycle les salaires et fait fructifier les retraites. L’Agence est bon employeur. La paie est modeste, mais les avantages nombreux. Le bol de riz est en fer. On n’est pas riche personnellement : on l’est collectivement. La pyramide est solide, puissante et large, chapeautée par une stricte hiérarchie. La sécurité se paie de la fidélité et de la soumission. Contre l’obéissance, on a le confort, comme dans n’importe quelle multinationale. Assurément, les employés de l’Agence sont des privilégiés, à la mesure de leur importance dans le dispositif. Le régime les choit. Mais il les craint. Outre l’éducation des enfants, le remplissage des ventres, l’abri, la santé, les retraites, l’Agence s’occupe aussi des loisirs. Elle héberge en ses murs un cinéma, deux discothèques dotées de leurs salons de karaoke.

en portaient la mention. Le système plaçait l’intelligentsia à la plus basse place, les classant officiellement comme« intellectuels puants ». La défiance reste de mise. Voilà pourquoi la troupe s’entraîne au pied de la tour. Voilà pourquoi elle tient ses casernements dans ce qui était autrefois l’éléphanterie impériale, derrière de forts murs de briques rouges, troués de hautes et lourdes arches de plein cintre, dans l’enceinte même de l’Agence. Elle est ainsi à pied d’œuvre pour défendre la Chine contre ces ennemis, intérieurs comme extérieurs.

Depuis quatre ou cinq générations, depuis l’ouverture au forceps, à la canonnière, des ports chinois, le pays n’a connu que guerres et troubles politiques, dépècement et humiliation. Pour la Chine, le libre marché prit d’abord la saveur de l’opium, dont la Grande Bretagne imposa la consommation. Au début du XIXème siècle, estime-t-on, un mâle sur trois était intoxiqué. Doublement saignée par des élites décadentes et les appétits colonialistes, la Chine fermente de révoltes populaires, de guerres civiles, d’invasions étrangères – révolte des Boxers, seigneurs de la guerre, guerres sino-russe, sino-nippone, sino-française, révolution culturelle, aventurisme du Grand bond en avant, Cents Fleurs, déportations massives, mouvement de retour à la campagne. De ce tableau désolant de chaos jaillit la Chine moderne. Les blessures ne sont pas refermées, même si l’on fait semblant. La grande histoire est faite de chair et d’os, de souvenirs, de rancunes et de remords. On les croit personnelles : elles sont familiales, collectives, historiques, culturelles, scellées sans mot au fond des attitudes. Récentes ou anciennes, vives ou sourdes, transmises de génération en génération, et bien que clandestines et latentes, déterminantes. Voilà pourquoi l’histoire bégaie.

« Nous sommes las des révolutions », me confie un jour Yang, mon voisin de bureau, solide quinquagénaire placide, mâchoire franche et tempes grisonnantes. Yang sait de quoi il parle. Durant la révolution culturelle, alors adolescent, Yang était garde-rouge. Ici même, dans ce bureau sans cloison, dans ce bureau sans partition où chacun s’affaire sous le regard de l’autre, travaille la fille de ceux dont il a pillé la maison. Ses pères et mères, il les a traînés dans la rue affublés d’un bonnet d’âne. Dans cette vaste salle, la victime et le bourreau sont collègues. Oui, les Chinois aspiraient alors à la paix avant la liberté. L’atmosphère reste lourde, vivaces les sources de la douleur qui suinte entre les murs. Douleur, meilleur humus de l’aigreur, de l’envie, de la vengeance, meilleure mère d’autres douleurs. Sous le couvercle de plomb, ne jamais tarir le puits de la douleur !

Une dénonciation est parvenue au bureau du personnel. Xiao Li, une jeune consoeur d’une trentaine d’année, aurait été aperçue donnant, un soir au sortir d’un restaurant, un baiser à un ingénieur bulgare. Interdiction de fraterniser avec des étrangers, fussent-ils de nations sœurs. Pour Xiao Li, cette dénonciation marque la fin de tout espoir d’être jamais nommée à l’étranger, en France, à Paris. La langue française, à laquelle elle a consacré tant de longues années d’apprentissage. La France dont elle connaît et cite les auteurs, elle ne visitera jamais. Certains jeunes gens n’entraient à Chine Nouvelle que dans ce seul espoir : partir, visiter le monde. Où se cachait le délateur ? A Paris, à Québec, dans une capitale francophone d’Afrique ? Peut-être ici même dans cette grande salle sans cloisons. Peut-être dans les étages où son forfait l’aura promu ? Peut-être Xiao Li, jeune femme  fraîche et jolie était-elle trop femme ? Peut-être le parfum de son corps, dans l’atmosphère puritaine de la Chine d’alors, avait-t-il éveillé des désirs déçus ? Sa faiblesse d’un instant aura tendu le bâton dont une main s’est saisie pour frapper.

Nombre des employés de l’agence sont jeunes et célibataires. Mais il est déconseillé de fricoter. Quant à la chose, elle est carrément illégale en dehors de liens officiellement scellés. Flirter oui. Pour plus sérieux, il faut se marier. L’affaire est loin d’être privée. Certes, on n’affiche plus publiquement les dates des règles des travailleuses, comme ce fut parfois le cas sous la révolution culturelle, mais le bureau du personnel conserve la gestion de la fertilité des époux.

Un jour, comme un couperet, le feu vert du bureau du personnel tombe: « Vous avez tant de mois pour vous faire un successeur ». Grossesse ou non, passé le délai, tant pis. D’autres attendent. Le tour ne se représentera pas avant des années. De sourdes rivalités planent, nourries sans fin de haines térébrantes et de ressentiments aigres. L’opacité renforce le soupçon, la rareté double l’arbitraire. En coulisse s’ourdissent d’obscures manœuvres. On tente d’acheter le passe-droit à l’enfant.

Contrôle des âmes, planification humaine, planification de la production : voilà le triptyque social. Question de moralité, c’est à dire d’économie et de bonne administration. Affaire de gros sous pour tout dire carré. L’enfant est celui des ses parents, mais celui de l’Agence aussi, celui de l’Etat. L’Agence est un agent de l’Etat. L’enfant est aussi un coût, qu’il faut planifier. Quand il surgit entre époux dépendant de deux unités de travail différentes, la situation devient épineuse. Sur quel quota de naissances, celui de l’unité de l’époux, celle de l’épouse, imputera-t-on la naissance à venir ? Des deux unités, laquelle hébergera le nouveau couple ? Qui paiera l’accouchement et les soins de puériculture ? Il faudra prévoir une place en crèche, puis à l’école. Il faudra rendre disponible un appartement convenable, etc.. Qui paiera la retraite ? Après moult paperasseries, tampons et formalités, on aborde la question éminemment compliquée de la soulte – le prix de transfert – compensant la formation reçue ou l’expérience acquise de l’employé perdu. Toutes ces questions sont de la responsabilité du bureau du personnel qui est aussi un bureau de police, où arrivent les dénonciations. Ainsi va le paternalisme, à la façon pateline qu’ont les Chinois d’opprimer. Le sexe, l’amour, la sensualité, toujours contestent l’état. 

Piqûre de rappel pour raviver la douleur : au lendemain des événements de Tian An Men, le régime selon une habitude rôdée a décrété un vaste mouvement de correction. Il ne faut pas que le sang cesse de couler. Comme toujours, il avait fallu des victimes, il avait fallu des bourreaux. La section française s’était de tacite entente choisi un bouc émissaire, un vieil homme de presque soixante dix ans. Un vieux collègue, un vieux communiste qui en avait vu passer beaucoup. Il n’avait fait de tort à personne. On l’appréciait au contraire. On lui parlait hier comme à un ami, un collègue. Mais il fallait trouver quelqu’un. On l’avait désigné parce sa carrière était faite, parce que son statut d’aîné le protégerait en partie. Au pire, il lui restait moins à vivre : son calvaire serait moins long ! Oui, il était la meilleure victime et lui-même en convenait: c’était un moindre mal.

On n’était pas quitte d’une simple dénonciation pour autant, d’un simple index accusateur. Il fallait encore substantiver, détailler, préciser. Il fallait se remémorer des paroles, des faits, des attitudes. Sinon les inventer. Les mots qui n’avaient pas été dits mais qui auraient pu l’être, il fallait les déposer, les coucher sur le papier. Signer. On n’avait pas le choix. Pas plus que les autres, le vieux collègue n’était dupe. Personne n’était dupe. Ni la victime, ni les procureurs, ni les cadres tout là-haut sous le pyramidion, ni même le metteur en scène de tout cela à Zhongnanhai . C’était une mascarade et tout le monde le savait. Mais qu’importe la vérité du cœur ? Les Chinois n’ont pas de Dieu scrutant les replis cachés de leur âme. L’adhésion intime est sans pertinence, la façade essentielle. On peut bien haïr ses ancêtres pourvu qu’on honore leurs plaquettes et leur brûle l’encens. L’important est le rite. De sa soumission à l’ordre moral et social, il faut une preuve publique.  Accuser l’innocent, accepter d’être pleutre, d’avoir peur, se rendre complice, se souiller. Un jour, alors qu’à la Douma, Nikita Kroutchev égrénait la longue litanie des crimes de Staline, du fond de l’assemblée une voix l’interrompit : « Comment cela a-t-il été possible ? Comment personne n’a t-il rien dit ? » Alors Kroutchev, cinglé par l’aiguillon tonna : « Qui a dit cela ? Qui a osé dire cela ? ». Pas une réponse, pas un mot… silence de plomb. Alors, au bout d’un long moment Nikita lâche : « Maintenant vous savez comment cela fut possible »

39°53'55.71"N/ 116°21'52.98"E

[3] La prononciation chinoise donne à peu près « chine-roua ».

Le hukou est une carte d’identité précisant le lieu de résidence qui emporte la jouissance des droits sociaux et civiques. Hors du lieu précisé par le hukou, une personne ne peut théoriquement travailler, se faire soigner, scolariser son enfant.

Zhongnanhai est une vaste enceinte close abritant, derrière un mur rouge frappé de caractères géants repris de la main de Mao : « Pour le service du Peuple », le cœur du régime chinois. Accolé à la Cité Interdite, à l’angle Nord-est de la place Tian An Men, elle donne sur Chang An, la grande artère coupant la ville en deux.

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Published by Stephane Calence - dans olitique
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