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26 mai 2012 6 26 /05 /mai /2012 11:08

Musique, discontinu, continu 

 

Les longueurs d’onde se contrefichent des nombres absolus. Elles ne connaissent que les rapports. Ainsi si l’on parle de Hertz, c’est bien d’un nombre de cycle par seconde à quoi l’on réfère. Or la seconde n’est elle  même que la période d’un balancier ou, selon une définition plus récente, un certain nombre de battements du césium.

Le nombre entier ou réel ne trouve en musique d’expression conforme à l’expérience que lorsque sont comparées deux fréquences, qui elles peuvent être l’une à l’autre dans un rapport entier ou réel. Il paraît possible – bien que le quantum d’énergie puisse invalider la conjecture – que deux fréquences entretiennent entre elles un rapport numérique irrationnel. Il serait intéressant que des physiciens et des cogniticiens fouillassent cette question. Si de tels rapports irrationnels entre sons existent, comment sont-ils perçus ? Sont-ils discriminés ?

 

On sait que l’école pythagoricienne cachait comme un secret honteux qu’existaient entre les nombre des rapports irrationnels, ceux notamment qu’entretiennent entre elles les longueurs ou aires du carré et du cercle. 

 

Tout l’effort de construction des gammes musicales consiste à faire entrer de force un cube par l’orifice d’une bouteille, à insérer un carré dans un rond, à scander le continu, à limiter l’étendue, à l’enserrer de limites, à y poser des jalons : bref l’effort pythagoricien de théorisation de la musique fait bel et bien partie de l’entreprise de quantification du monde – c’est à dessein qu’on préfère ce terme à celui consacré par l’usage d’ arithmétisation – qui part de Pythagore (et en fait bien en deçà) pour nous conduire à la recherche du boson de Higgs en passant par Galilée, Képler et Newton.

 

On comprend aisément qu’une gamme discrète est nécessaire dès lors que les instruments de musique n’émettent des sons qu’au moyen d’artifices physiques eux-mêmes discrets : trous de la flute, cordes du luth ou du cithare.

 

Tous les instruments pourtant ne tombent sous la coup de la fatalité discrète : le violon, le erhu chinois, la voix humaine probablement peuvent émettre n’importe quelle note : ils sont capables du continu.

Joseph Needham, dans sa somme sur les sciences en Chine, estime que les théories de champ n’auraient pas suscité les résistances que leur proposition a suscité en Occident si la Chine avait eu la prééminence politique et philosophique sur la scène du monde.

 

De fait la musique chinoise, toute pentatonique qu’elle soit en apparence, flirte sans souci ni réticence avec le continu. Aussi peut-on voir en les pythagoriciens les précurseurs de l’aristotélisme. Si Aristote les dénigre abondamment, il s’en nourrit pourtant et tous abondent à ce même effort  de discrétisation, de réduction, d’atomisation du monde qui nous conduit en droite ligne au monde moderne, si pragmatiquement puissant et pourtant au bord de l’abime moral et vital.

 

La science occidentale a désormais acquis l’hegemon. Elle est devenue la doxa universelle (même si au fond n’est apprécié hors l’Occident   que son versant pratique). N’être plus que la seule métaphysique à subsister à l’horizon est un drame anthropologique.

 

Car toute l’histoire humaine se construit dans cette béance, cette tension, ce drame entre discret et  continu : l’univers présente l’apparence du continu mais le sens ne peut l’appréhender qu’au travers le discret. Le nombre qui est discrétisation des phénomènes apparaît très tôt dans l’histoire de la vie : les recherche les plus récentes suggèrent que quelque sens  du rythme et du nombre – la même chose au fond – apparaît dès la bactérie. L’homme lui-même est un être discret – au delà de ma peau ce n’est plus moi – qui pourtant par l’organe de l’entendement (encore que le mot disconvienne et qu’il faudrait plutôt convoquer ici l’idée boudhiste de « sens du connaître » qui prolonge les cinq sens que l’Occident se reconnaît) devine, perçoit, intuitionne le continu et l’unité fondamentales des phénomènes.

 

De ces quelques lignes jetées un matin ensoleillé au fil du clavier, deux idées surnagent comme une séparation de phases : que la musique, pas plus que la science, ne peut prendre position sur le monde. Elle résonne en écho au jet de dé (1) initial qui sur le fondement de la béance  cognitive évoquée à l’instant fait que la civilisation, ici prend plutôt le parti du discontinu, là plutôt le parti du continu.

On voit ensuite que l’engluement contemporain de la science dans les apories insolubles des rapports du champ et du quantum, de la relativité et de la mécanique quantique, de l’histoire et de l’instant, du macroscosme et du microcosme, renvoie au fond aux premières esquisses musicales, c’est à dire aux rapports de la connaissance et de l’intuitionné.

 (1) Jet de dé contre quoi s’insurge  Einstein, mais qui pour l’hindouisme est le jeu fondateur par quoi dans un lancer les dieux créent l’univers et  animent la Maya. 

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Published by Stephane Calence - dans Iilosophie
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