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30 août 2012 4 30 /08 /août /2012 18:12

Dans l’atmosphère bleue de fumée d’un pub de Glasgow, des gueules noires s’étourdissent de bière et de rock. Leurs machines se sont tues, à l’issue d’une année et plus d’une dure grève. Le halètement mécanique continue de battre pourtant un silencieux tempo.

Jadis, paysans ou pasteurs vivant au rythme des éléments et de la course du soleil, ils poussaient leurs moutons sur le parcours commun - les commons – dont l’institution plonge, avant l’histoire, aux racines du clan. Ils se heurtent bientôt aux clôtures tendues par le gentleman farmer ou l’aristocrate spoliateur. L’ordre du monde change, le clan perd sa vigueur, l’ordre royal s’affirme. Sous le gazon émeraude d’Ecosse, des galeries plongent de plus en plus profond en quête de l’anthracite noire. Insoucieuse de la marche du soleil, la mine enfourne trois fois ses vingt quatre heures ses cargaisons de mineurs, et les extirpent  obscurs et les dents blanches. Ils nourrissent de puants hauts fourneaux à la bave rougeoyante. On fait des poutres, des châssis, des roues de cette fonte, plectre hurlant des sonorités modernes contre le fer du rail. Ils balafrent la campagne, fils d’une toile qui drainent vers les villes les pasteurs devenus bêtes de charbon, de limaille et de suie, réglés par la pointeuse, le tour d’équipe ou l’amende de retard. Tentaculaires bientôt, les métropoles grincent du bruit alternatif des limes, de la stridulation des tours brutalisés tandis que le marteau pilon ébranle le sol et que sursautent les âmes endormies au passage des locos lançant leur tragique sifflet comme elles plongent dans la nausée de fer et de crasse et de rouille. Hululements d’acier, chuintement des vapeurs, halètement des chaudières, trépidations, roulements térébrants, saccades plaquant sur l’oreille le rythme électrique, le riff tachycardique, le rock. Temps industriel, musique industrielle.

En contrepoint, farouche, la cornemuse. Musique de résistance et musique de défaite. Musique de l’Ecosse du temps paysan devant le temps industriel, de lutte des mineurs devant la Dame de fer. Morte la cornemuse, défunt le flageolet, oubliées les scottish, les rondes, les farandoles, le mai celtique. Les accords claquent et les riffs hululent dans un temps débordant, instantané, saccadé, saturé, épuisé derechef, à remplir sans cesse, d’urgence, de clip en clip. Dans le temps bref du clip, tout est donné, à prendre, à jouir, de suite, d’urgence, dans le déni du temps percé, siphonné. Agitation, queues de poisson, klaxon, vitesse et excès, freinage d’urgence, radars, énervement, embouteillages, encombrement, agenda électronique, synchronisation des données, portable qui sonne, retard, avion raté, fulmination, contractures et ulcères. Dans le nouvel âge sombre, Chronos dévore les nouveaux serfs, même leurs ducs, même leurs barons, hommes d’affaires et capitaines d’industries, auto-esclaves de leurs organizers et de leurs blackberries et d’un temps qu’ils assèchent à force de le presser.

 Quel changement ! Naguère encore le puissant, le riche, le noble mesuraient leur aisance à leur désœuvrement. Le patricien goûtait son oitium. On menait du bout des doigts les dames au menuet. On savourait à petite lampée la ronde des aiguilles sur le cartel de bronze. On préférait les mélodies tranquilles aux harcèlements du tympan. Mélodies sans histoire. A petite foulée, par cols, vaux et forêts, de relais en relais, Jean-Jacques Rousseau ralliait Genève à Lyon dans un silence qui effraierait le moderne – pas encore d’autoroute, nul poids lourd, pas de bolides. En route, Jean-Jacques se fait une amie et partage sa nuit. Alors le chronomètre ne niait pas encore l’intime durée, celle de l’expérience intérieure, où se résout la rencontre de l’homme et du monde nonobstant le hachoir du temps. Les temps sensibles, dont témoigne la musique des peuples, sont d’une ampleur plus riche, plus large, plus diverse. Le chronomètre, le césium marque la seconde pour le commerce, les transports, les finances seulement. Rationnel là, dans cette sphère étroite, superstition et idéologie au-delà. Le temps libéral d’Occident ne détient le vrai qu’en raison de la force.

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Published by Stephane Calence
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