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16 mai 2013 4 16 /05 /mai /2013 11:28

Formidable : sous nos yeux ébahis, la mission Planck a diffusé mondialement un instantané pris à peine 380 000 années après le big-bang !

Retenons nous d’éclater de rire : que de vices logiques enfilées sur cette déclaration ! « L’ éternité ; c’est long, surtout vers la fin ! », se gaussait le regretté Pierre Dac. L’histoire du big-bang ne tient pas debout. Que peut donc signifier 380 000 ans après le big-bang ? L’année est un référentiel purement humain : l’année est étymologiquement l’anneau, celui qui va du solstice au solstice. Comme le rappelle le logicien Souriau,  c’est en comparant son propre pouls au balancement d’un lustre que Foucault découvrit la régularité du battement du pendule.  Aucun étalon ne peut-être trouvé en dehors de la sensation. Tout mètre est nécessairement anthropomorphe. Aucun étalon au surplus, n’échappe aux lois intrinsèques de l’univers. Il en est le sujet, non pas le maître.

La modernité mesure officiellement l’espace et le temps par le battement du césium. On pourrait croire cette unité plus rationnelle que le battement du cœur de Foucault : en réalité, il n’en est rien. Le choix de cette unité de mesure reflète profondément  une doxa matérialiste, affirmant qu’il existe, en dehors de toute perception, une matière, une réalité per se, posture que Schopenhauer qualifie d’idéalisme matérialiste. Le choix du césium comme unité pose ainsi comme possible une technique neutre intervenant objectivement sur la matière. En réalité la technique, qui est d’abord mesure, quantification, repose sur un ordre social, économique, politique, culturel qui reflète les rapports de forces sociaux, à l’échelle globale comme de proximité. 

Avec cette image, la mission Planck propose le big-bang comme si on y était ! 

Les techniques de manipulation des signes sont de simples outils. Elles permettent des prédictions que l’observation ensuite confirme ou non. De simples outils ne désignent pas de signification particulière. Si l’on oublie que tout étalon est nécessairement anthropomorphe, l’outil-signe pris au pied de la lettre induit des interprétations fautives.

Une photo prise 380 000 ans après le big bang !Frissons. Belles images, belles recherches.Mais ce sont des images, seulement des images.

Comprendre les images, non plus de l’extérieur, en terme de quantités physiques réelles, objectives, mais dans la manière dont elles se forment comme phénomène, perception, sensations, concepts et enfin représentations et discours  conscients.

La physique classique a jusqu’ici étudié en profondeur la face objectale du phénomène. l’étude de sa face interne est à peine entamée. 380 000 ans après big-bang, il n’y avait personne. Il ne peut donc y avoir une photo, une image sensée représenter une réalité rencontrée et enregistrée, car il n’y eut aucune rencontre, aucun enregistrement coprésents à l’événement. L’image est ex-post. Quelque chose cloche dans notre façon de nous représenter l’univers, l’espace, le temps.

Ce qu'il advient sur le filtre de la rétine, ce qui court au long du chiasme optique, ce qui se projette ensuite sur le récepteur de mon cortex, dont la complexité égale celle de l’univers, toutes les représentations, les logiques, formalismes et discours, ceci n’existe que parce qu’il y a face à l’univers un récepteur vivant. Il n’est pas un observateur externe, dégagé, inaffecté,  mais interne, inclus, soumis à l’univers comme la goutte à l’océan, dont il reçoit toutes les influences sans jamais pouvoir s’en dégager.

Les neurosciences ont dégagé l’abyssale profondeur de complexité qui tout au long de la chaîne visuelle construit la perception visuelle. Deux surfaces, les deux rétines, abreuvent le chiasme optique au câblage infiniment complexe projeté ensuite via d’autres nœuds, fourches et instances encore sur le cortex. La lumière est un continuum de longueur d’onde que la perception visuelle construit en image en utilisant trois (voire moins) types de récepteurs. La vision transforme un continuum en trois vecteurs. Une dimension fourche en  trois. Elles sont arbitraires – d’autres animaux voient différemment. La perception est sous-tendue par un flux sanguin assurant le flux de comburant, de carburant et celui des déchets. 

Et tout cela bien sûr baigne à la fois dans la majestueuse lenteur et les lointains infinis du cosmos relatif et la soupe virtuelle quantique toute bouillante de possibles dont certains coalescent, figent, décohèrent, font événement, inscrivent une trajectoire.

Nous croyons voir le monde tel qu’il est. En réalité la moitié se construit de l’intérieur depuis les lieux très primitifs les plus fins, l’interaction quantique et s’éploie en spirales de synthèses finalement joué dans le cortex sous forme de concept et de représentation consciente. Ce déploiement construit la durée et l’espace, l’arrière, l’avant, l’après, la consécution, la causalité. Aucun discours, naturel, logique, mathématique n’échappe à la fatalité d’être déjà pris dans l’espace et le temps. Il se déroule toujours « ensuite », « après » sur le terreau de primitifs germes, qui en eux-mêmes, nécessairement, sont atopiques et achroniques. Leur empilement forme par complexification les catégories de l’espace et du temps.

Accepter qu’un cliché représente « l’univers 380 000 ans après le big-bang » relève d’une interprétation fausse. Il est regrettable dès lors qu’elle soit communément reprise par les scientifiques et les philosophes eux-mêmes. Remonter « en arrière » dans la construction du temps  sans « faire semblant » est donc une tâche ardue.

La théorie relativiste indique qu’aux premiers instants tout n’est que radiation, explosion d’énergie où se confondent encore indifférenciées gravité, forces atomiques, espace, temps. La théorie implique qu’à la condition limite, au sein d’un trou noir par exemple, temps et espace échangent leur orthogonalité : le temps devient parcourable, tandis que l’espace reste fixe (1)

La mécanique quantique accepte la non localité dans l’espace et le temps. Une particule se désintégrant parcourt l’ensemble des chemins de l’univers (intégrale de chemin de Feynman).  Les particules intriquées (paradoxe ERP : Einstein-Podolsky-Rosen) sont des dyades résonnant à l’unisson instantanément quelle que soit leur distance dans l’univers. 

La photo proposée par la mission Planck représenterait donc l’univers      380 000 ans « après » le big-bang ?  Bla, bla.

Elle représente une portion du temps nécessaire à l’acquisition des données dans un univers qui hérite des conséquences de l’événement étudié. Autrement dit ce cliché est un objet extérieur – une photo papier, un fichier de données électronique – mais aussi un objet intérieur et une représentation qui incorpore les caractéristiques d’espace et de temps postérieurs à l’événement génératif de la possibilité d’en prendre connaissance.

La perception et la représentation sont toujours actuelles. Le flux biologique et quantique sont leur support actuels. On ne peut voir qu’un instantané actuel du big-bang, là présent. La lumière qui provient de l’étoile n’est pas d’abord ancienne ou éloignée, mais d’abord présente. Leur distance et leur passé sont construits ex-post.

Scandaleux ? Mais fructueux, car il nous faut construire de nouvelles représentations pour accommoder la seule racine sensible du réel, la sensation actuelle. A notre disposition des ressources telle la topologie, la géométrie simplectique, la logique, la théorie des nombres typographiques, la théorie ensembliste et les structures de groupe ou d’anneau, l’étude des oscillateurs stochastiques, la typification des arborescences, les mathématiques du vivant, les neurosciences, l’éthologie, l’ethnologie… Pour notre aide des figures telles celle de l’hologramme, du vortex, qui toutes deux n’ont pas d’existence propre – le courant renouvelle sans cesse les molécules d’eau du tourbillon, les figures d’interférence ne se maintiennent que dans le flux du virtuel : seule la figure est stable.

Pour la maya hindouiste, le phénomène – mon esprit, ma perception sensible -  est un mirage d’interaction à l’intersection de l’univers et d’une singularité, moi. Cette  perspective, est en accord avec les fluctuations du vide quantique – notre moderne premier moteur – dont par décohérence surgissent les phénomènes au sein d’une théorie ondulatoire de champs fluctuants.

Le réel est-il autre chose que directement instantané d’abord ? C’est parce qu’il est instantané d’abord que nous pouvons construire des séries consécutives que nous nommons durée. Elles dessinent des trajectoires au sein d’un univers où tout n’est que scintillement croisés, de telle sorte que l’univers en toute ses parties se reflète en lui même en séries infinies, tel un hologramme.  L’événement est la trace dynamique, orientée d’une singularité croisant le flux virtuel. La trajectoire de cet événement, vu de l’événement, est son histoire. Mais rien n’impose que le flux sur le fond duquel l’événement se déroule, se manifeste, contienne des dimensions comme l’espace et le temps. Une quinconce sous quelque angle qu’aperçue dessine des perspectives ordonnées.

Les consécutivités sont  toujours contingentes au lieu d’où je parle.  Et avec elles tout discours, toute rationalité, qui sont des chaînes de symboles, d’opérations, et de concepts. La rationalité n’a pas de lieu absolu dans l’univers. L’univers est fondamentalement a-rationnel, a-métrique. « La rose est sans raison ».

Temps et durée sont des constructions secondaires à l’instant. Le sens de la trajectoire sur le fond neutre du flux peut être assimilé au second principe de la thermodynamique, déterminant un « avant » et un « après ».

On sait désormais observer des évènements psychiques élémentaires dont la durée extrêmement brève varie de la femto à l’atto-seconde (10-15 à 10-10 seconde). Ces brefs instants, si on les dilatait pour en faire des secondes et la seconde initiale dans les mêmes proportions,  cette dernière durerait des milliards d’années. Et c’est sur le fond de cet instant immobile et atopique que se construisent tous les phénomènes dont nos représentations.

Il ne faut que d’infimes durées pour que le virtuel quantique se transforme en réel palpable, que de suspendu dans la non localité et l’éternité indifférente il se matérialise dans l’espace et le temps.

La photo représenterait l’univers 380 000 ans « après » le big-bang.

Bla, bla. Ni la mécanique quantique, ni la relativité générale , ni le bon sens ne disent que l’espace, le temps, sont quantités qui n’auraient l’une avec l’autre rien à voir, dans une neutralité indifférente,  surveillées de l’extérieur par un spectateur posant sur leur jeu le regard fixe et froid de l’être transcendant.

Bougez le coude : vous avez déplacé votre membre dans l’espace. Mais tout a bougé avec lui : le temps a coulé, les choses se sont transformé, vous avez respiré, le sans a tourné, des milliards de réactions biologiques ont pris place, des trillards de trillards d’interactions ont eu lieu.

Ont lieu.

Rien ne saurait être fixe. Le flux crée le sablier et la figure. Nous ne pouvons faire autrement que juger depuis le vivant. Toute connaissance est nécessairement ex-post tandis que la sensation est actuelle. Alors restons en aux plus indéracinables des évidences.

Quelles sont-elles ?

La première est celle de l’instant :

la sensation de l’existence est directe, toujours au présent. Le passé est une abstraction. Je touche maintenant l’os de dinosaure. Mais le dinosaure vivant est une abstraction. Le passé n’est pas réel. Il est reconstruit sur le terreau renaissant actuel de l’efflorescence phénoménale, que l’on peut comparer à  la décohérence quantique.

La seconde est celle-ci : bougez votre coude. Il a changé de place. Mais pas seulement lui. La scène entière et vous avec avez bougé dans le temps.

A cette double mobilité, dans l’espace et dans le temps, l’homme technique ne porte guère d’attention qu’à l’espace. Le temps est la toile neutre sur laquelle se déroulent des évènements essentiellement spatiaux. Par exemple un accident de voiture, dont on retiendra surtout la tôle froissé, un muret déchaussé. Mais on pourrait s’intéresser au moment où survient cet accident, et tenter de tracer toutes les lignes qui concourent à cet instant du temps.  

Avec le déplacement de votre coude, l’univers entier a changé, pas seulement la place de votre ulna. Double mobilité de l’espace et du temps centrée sur la perception qui évoque le temps des mythes et des rites, où la durée s’inscrit dans la chair des phénomènes, non pas à côté.  Le territoire et les jours ne connaissent pas les catégories fixistes abstraites de l’espace et du temps.

La durée n’est pas variable neutre. Elle détermine la topologie, le lieu, la forme de tous les instants « futurs » qui dérivent du présent. Ainsi le futur d’une espèce est en partie contenue dans le stock actuelle de ses gènes.  Pour certaines cultures, le futur est derrière, car il est inconnu, quand le passé est devant, connu.

Je suis persuadé que de nombreuses cultures souches, sans avoir aucun des outils conceptuels dont nous disposons, ont eu de la nature de l’espace, du temps, de la causalité des intuitions sensibles cohérentes avec les théories de la relativité et de la mécanique quantique.

A l’inverse, je crois que la représentation contemporaine de l’espace et du temps est factuellement fausse (et au surplus dangereuse). Les mythes inconscients que nous projetons sur le temps et l’espace nous privent d’une sensation plus juste des phénomènes du quotidien. Dans l’instant n’intervient aucune trivialité : le nanoscopique quantique rencontre la pluie cosmique dans l’œil du promeneur nocturne. Toutes les échelles interagissent. 

Les Sauvages levaient le bras et touchaient le ciel. Le mythe est vivant. Le monde, sa magie, ses couleurs sont la source  où l’univers miroite en lui-même sans autre raison que de miroiter. Il y a un premier moteur, un outre monde, mais tabou, interdit, ineffable, indicible.

A l’inverse l’homme occidental croit qu’il existe des lois - credo, credo ! - au sein du maelstrom phénoménal dont la connaissance lui permettrait de percer le mystère de l’univers, se rendît-il possesseur de la mère des équations, d’une théorie des théorie, d’une théorie du tout. Mais ces lois, nous ne pouvons les formuler qu’en usant de symboles et d’opérations qui s’articulent en chaînes,  elles-mêmes produits ex-post, inscrites déjà comme toute description et tout dénombrement, dans la durée.

 

- 380 000 ans après le big-bang ?

- l’univers ayant 13.7 milliards d’année nous avons donc réussi à remonter de 13 699 620 000 ans !!!

 

380 000 ans ? Est-ce beaucoup ou peu ? Le sens commun se méprend sur la brièveté de la seconde. A cela il y a une raison. La seconde est peu ou prou l’empan de notre perception triviale : on ne se souvient plus au bout de quelques secondes d’un numéro de téléphone composé ; le temps de réaction typique entre perception d’un feu passant au rouge et l’appui sur la pédale est de quelques dixièmes de seconde. C’est en comparant le balancement d’un lustre à son propre pouls que Foucault aurait découvert la période du pendule : le mètre, congru au bras, bat la seconde, congrue à l’entendement.  Mesure anthropomorphes toutes deux : c’est à ce seuil qu’intuitivement se fixent et la préhension brachiale et l’appréhension réflexive triviale.

Toutefois les durées inférieures à la seconde n’échappent pas à la scrutation des savants, neurologues, cogniticiens, et physiciens.

Ces spécialistes s’intéressent à des « évènements » primitifs qui par une cascade en boule de neige de cohortes de trillards d’interactions, d’arborescences fractales, d’empilements, de strates, de spiralement constructif,  de complexification où fulgurent à chaque échelle de nouvelles émergences et synthèses mènent quelques « instants » plus tard à une idée sous notre crâne.

L’échelle de des évènements « cognitifs » simplex est celle de l’atto-seconde (10-19 s.) On le rappelle : si l’on dilatait chacune de ces atto-secondes pour les grossir à la taille d’une seconde, alors la seconde dilatée dans la même proportion durerait plusieurs milliards d’années.

La durée triviale, la limite en deçà de laquelle les phénomènes perdent leur clarté peut nous paraitre courte. Mais le physicien, le biologiste, le neuro-spécialiste savent qu’elle est touffue et grosse du présent. Le battement de l’atto-seconde contient en germe la longue et lente surgence du présent trivial, la complexification explosive de l’étincelle, l’auto-synthèse de vibrions génératifs en masse biologiques auto-répliquées. 

L’évidence sensible de la durée triviale est la pointe émergée de cette superposition dynamique, de ce grouillement, de ce foisonnement de battements, du plus ample au plus ténu. Chacun oscille en sa durée et lieu propre tandis que la superposition instantanée de chacun des espaces et durées singulières construit le phénomène,  figure macro-phénoménale dont la stabilité reste assise sur le flux. Vivre, c’est manger, respirer, excréter.

L’évidence sensible, triviale, est la trajectoire de la singularité  inscrit dans me flux qu’elle croise. Elle est la queue de la comète singulière lancée sur son erre au sein du gigantesque hologramme que pourrait être l’univers dans une théorie ondulatoire des champs où rien ne s’exprimerait qu’en terme de variations, de figures d’interférences, de stabilités dynamiques : vortex, hologrammes, fractales, oscillateurs. Chaque partie de l’hologramme renvoie au tout, que cela soit dans l’espace, mais aussi dans la durée.

Le phénomène est cette superposition d’instants alignés, dont chacun frappe sa propre monnaie de lieu et durée. Lors,  rien d’étonnant que l’univers entier se construise en une poignée d’instants. Rien d’étonnant qu’en une poignée d’instants explosent, s’éploient, s’intriquent, s’organisent au long d’inimaginables synthèses les chaînes biologiques qui finalement me permettent de penser, écrire, transmettre. 

Il suffit de cette poignée d’instants pour construire le monde sensible, pour distinguer un avant et un après au sein des représentations ; une cause et une conséquence. Elles ne sont au fond que l’illusion intrinsèque de ma trajectoire déroulée sur le fond holographique infiniment fractal de l’univers, et constituent un film d’images où des évènements se suivent dans un ordre récurrent.

Il n’est pas nécessaire que ce fond contienne en propre aucune cause ou aucune conséquence pour ne pas néanmoins admettre sans les contredire toutes les consécutivités, durées, espaces relatifs aux singularités qui le parcourent.

Toute trajectoire, toute singularité emporte son espace propre, reflet singulier dans le miroir holographique dont elle est pourtant une image totale. Toute image de l’univers que collecte la singularité ne peut pas ne pas refléter sa position unique dans l’univers. De sorte que tous les objets de son environnement, fussent-ils psychiques, sont également le reflet de cette position singulière dont ils ne peuvent s’extraire.

Le photographe a exposé au dixième. Mais nous savons qu’en un dixième de seconde, d’indicibles processions de milliards et milliards d’évènements se sont intriqués, pour nous amener le monde et moi, visibles  et vivants, ici et maintenant, tandis que simultanément dans mon dos l’univers bruit, résonne, vibre, craque d’une quantité colossale d’évènements, d’interactions, de chocs, d’influences, de conjonctions, de discrétions, d’abimes.

La superposition instantanée de tous les états, de toutes les dimensions, de toutes les échelles : voilà l’image, la chair de la sensation, de la réalité, de l’espace, de la durée. 

Le photon, voyageant dans le vide a une vitesse proche de la lumière, m’apporte soudain l’information d’une étoile qui brille au ciel. En échange de quoi il disparaît, ou au moins cède une partie de son énergie.  Ce miroitement peut s’interpréter comme l’image présente du lointain passé de l’étoile. Mais il est d’abord présent. Je n’ai pas la possibilité de m’extraire de ma durée et de mon lieu. Ce que je vois, c’est maintenant un ciel étoilé. L’histoire que je plaque sur ce ciel, apparaît-elle scientifique, ressemble à ces totems animaux, à ces héros, dont les mythes peuplent la voûte du ciel : des « histoires » à rebours, des rationalisations secondaires.

Sur ma rétine singulière lancée dans l’univers se brise la course d’un photon. L’élan brisé devient information : il y a une étoile là-bas au fond du ciel.

Voilà l’événement vu côté rétine, côté cerveau, côté conscience, le plus en arrière plan des écrans.

Mais que s’est-il passé coté photon, ce paquet d’onde centré ? S’il voyage à la vitesse maximale, explique la théorie, il est sans lieu et sans durée. Aucune durée ne teinte son éternel présent comme il glisse ineffable dans le vide et s’éploie dans toutes les directions sans perte ni effort. Soudain il percute quelque chose. Son paquet d’onde oscille comme gélatine, se dissout, transmet son énergie : une information se crée, une perspective nouvelle se dessine. Absorption du photon : voilà la racine de la perception, voilà où se dissout l’éternel glissement immobile dans le vide du photon.

Au lieu du choc, un nouveau système oscillant,  une figure d’interférence nouvelle, un vortex original, un attracteur original, réduits, décohérés, inscrivent le halo de leur espace temps 

Mais le photon,  qui rend possible la succession des scènes – aucune  interaction n’est possible dans l’univers sans échange d’un moment, d’une particule - ne contient pas le temps qu’il propage. Sa glissade à la vitesse-limite s’effectue hors du temps.

Le photon qui initie l’information d’où émerge une représentation inscrite dans une durée et un espace singuliers plane aux conditions limites «  à l’horizon » dans un référentiel éternel qui ne contient ni avant, ni après, ni cause, ni conséquence. Et pourtant, le photon éternel crée l’espace et le temps au lieu où il est absorbé, détruit.

L’espace-temps n’acquiert une forme que lorsque le fond perd un degré de symétrie, décohère. La lumière sur la mare primitive aura eu un effet chiral, puisque l’intégralité des molécules du vivant dévie la lumière sur le droite.

Le photon glissant dans le vide à l’abri de toute interaction est le cas idéal, limite, à l’horizon. Tous les photons ne voyagent pas à la vitesse de la lumière, C. Souvent leur « vitesse » n’est qu’une fraction de C : C/n (Russel). Or C réfère à l’espace-temps, cette quantité mêlant espace et durée comme trame et chaîne, desserrant plus ou moins les relations entre elles comme C s’éloigne de sa valeur limite et rejoint les limites sensibles du trivial.

Certains bolides photoniques idéaux glissent « infiniment actuels » sans affecter l’espace-temps ni être affectés en retour. D’autres, moins célères par rapport à la vitesse limite sont « moins infiniment actuels ». On le vérifie à l’aide  l’instar d’horloges atomiques dont les présents synchrones à terre divergent quand leur vitesse relative sur le fond de l’univers change, l’une étant mise en orbite.

Notre présent est bien la somme instantanée de tous les présents relatifs à notre singularité , la superposition synthétique pérenne d’une figure sur un fond labile d’ondulations, de vibrations, de résonnances, exprimée depuis les échelles cosmologiques quasi unitaires (C proche de 1) jusqu’aux limites nanoscopiques, quantiques. Dans les deux hypothèse, de manière remarquable, les limites nano et macroscopiques intègrent le nombre de Planck.

Un téléfilm des années 70 montrait un cobaye dont le temps propre par quelque miracle scientifico-cinématographique avait été poussé aux abords de la vitesse limite. Il se trouve plongé dans une métropole trépidante, où tout, a part lui, est presque immobile. Son univers et l’autre courent en parallèle, bien que centré sur le même présent. La forêt des gestes de la foule se meut à la vitesse de pousse des séquoia. Les véhicules sur les boulevards s’écoulent à la vitesse des glaciers. Le héros tente en vain de rester suffisamment longtemps immobile pour se rendre perceptible. Mais quelle réaction « rapide » espérer ?

« Rapide, lente, brève, fugace » : qualificatifs utiles mais trompeurs. De son propre point de vue, la singularité n’est ni lente ni rapide. Elle existe depuis et au sein de son propre espace-temps, qui règle pour elle le pas des évènements.  Elle ne peut avoir d’autres références que sa propre durée intrinsèque, triviale, évidente, centrée sur l’instant.

Toutes les échelles de durée coexistent toutes centrées sur l’instant et synthétisant différentiellement diverses échelles centrées sur le phénomène : moi, ma vie, mon horizon, mes projections. La chauve-souris, dont le monde est fait d’échos kilohertziens, l’éphémère dont toute la vie est contenue en une journée,  la mouche qui dans une salle de cinéma ne voit qu’une succession d’image arrêtées, le colibri dont les ailes battent si vite qu’elles échappent à la scrutation humaine quand pour l’oiseau le battement est adéquatement lent pour le contrôle du vol, ont de l’espace et de la durée une sensation, une connaissance tout aussi triviales et évidentes que la mienne, mais qui ne coïncident pas nécessairement, sauf en un point de capiton, l’instant. Et la particule qui interagit à haute énergie et haute célérité pour s’anéantir presque immédiatement, aura duré de son propre « point de vue » spatio-temporel presque infiniment.

La superposition vibratoire, la figure d’interférence à l’intersection d’une trajectoire et d’un flux : voilà le phénomène. Encore faut-il disperser une possible interprétation erronée. Il n’y a pas « d’abord » les infra-évènements cognitifs battant l’atto ou la femto seconde, que la seconde contiendrait comme des sous-multiples. La seconde n’est pas le simple cumul d’évènements simplex, de sorte que la seconde contiendrait 1019 atto-secondes. Car à ces dernière échelles interviennent des phénomènes quantiques sans durée ou lieu intrinsèques. L’atto-seconde et la seconde coexistent : leur centre mutuel est l’instant : leur rapport est celui du simple au complexe plutôt que du simple au multiple.   Toutes les durées sont singulières et toutes centrées sur l’instant. Le temps trivial est la superposition singulière – durée et lieu - de tous les évènements partie prenante du phénomène, chacun battant  son rythme propre dans un espace propre. 

Dès lors, une portion d’univers translatant dans le flux s’apparente à une succession d’états, une succession de diapositives. Mais selon qu’on en considère la succession, ou par transparence l’empilement, les idées qu’on se forme de l’espace et du temps divergent radicalement.

Pas la moindre pensée, pas la moindre émotion, pas la moindre sensation, pas le moindre percept n’échappent au flux de sang nécessaire à l’oxygénation du cerveau qui renvoie à la nécessité de manger qui elle-même traduit la nécessité du vivant de se maintenir loin de l’équilibre pour constamment recréer son ordre propre (néguentropie).

L’hologramme, le vortex sont des figures qui rendent accessibles à l’intuition la relation entre consommation et pérennité, entre stable et stochastique, entre figure et flux. 

Comme l’hologramme, le vortex est une figure dynamique pérenne dans le flux. Flux, d’eau, de rayonnements, d’énergie,  constituent la condition de stabilité du vortex : le mouvant conditionne le pérenne. Les mathématiques du vivant, en tant qu’il ne se maintient que par le flux de nourriture qu’il entretient, considèrent l’organisme comme un vortex, un attracteur étrange créateur d’ordre sur un fond entropique. 

Les conceptions de la mécanique classique, celle qu’ont retenu la plupart des gens et dont les élites  parviennent peu à se dégager, restent fixistes. Il existe des objets externes permanents.  Le flux, l’impermanence phénoménale, la non pertinence essentielle de la consécutivité s’intègrent mal au sein de l’interprétation judéo-chrétienne de l’univers, marquée par une durée tendue entre un début et une fin suivie de la résurrection des corps.  Le judéo-christianisme affirme à la fois la matérialité du monde et son inscription dans l’histoire. Les philosophies asiatiques doutent à l’inverse de l’histoire et des apparences phénoménales.

Ici on insiste sur l’externalité - je peux manipuler des objets, les changer de place sans qu’ils se transforment ; là, on tend la focale sur l’internalité de la sensation, le dialogue actuel et singulier d’un centre avec un tout qui l’englobe. 

Toutefois, relativité, mécanique quantique, oscillateurs logiques, structures ensemblistes, neurosciences in vivo, etc, ont des dernières décennies brouillé la nette distinction cartésienne entre esprit et matière, entre phénomène et raison.

« Bye, bye, les points. Vous avez fait du bon travail mais vous êtes désormais inutiles » s’exclame Souriau, qui propose de les remplacer par des matrices, où temps et espace constituent des variables subjectives tandis qu’intervient la constante de Planck, comme reflet de la nécessité. Il ne s’agit plus de faire comme s’il existait une réalité extérieure tangible et un observateur, neutre, transparent, mais d’étudier comment fonctionne cette dyade dont les pôles n’existent pas l’un sans l’autre. 

Fondamentalement relativité et mécanique quantique – et fort notablement l’intrication quantique - disent que le passé est une fable. Cause et conséquences entretiennent des relations non pas linéaires mais complexe,  car la durée elle-même est une explosion complexe instantanée.

Le passé est une fable. Imaginez le scandale !

Sans temps, que faire de notre histoire, que faire de Mahommet, de Jésus, du Progrès, de la Croissance, de Dieu, de la Raison  ? Sans futur comment croire aux promesses d’un chef ? Sans désir repoussé, comment accepter le travail et sa douleur présents sans l'espérance qu'ils combleront demain nos désirs ? Comment justifier l’agio ?

On vit très bien sans histoire. On vivait très bien. 

Les aborigènes d’Australie ont traversé plus de quarante millénaires sans annales autres qu’orales, autres que peintes sur les parois ou inscrites dans la roche, et même dans leur gène puisque la culture, en autorisant ou non telle ou telle union favorise certains gènes plutôt que d’autres. La culture des Aborigènes d’Australie constitue la culture la plus durable historiquement connue. Peut-être y en eut-il de plus durables encore, leur trace à jamais enfouies dans les profondeurs paléolithiques ? Avant de sombrer devant Chronos et son big-bang, les aborigènes d’Australie traversèrent des milliers d’aubes sans se préoccuper d’histoire. Ce dédain fit leur pérennité. Leur représentation de la durée, où l’hier et le demain étaient sans pertinence, leur permis de durer.Temps cyclique, sans nette séparation entre le rêve et le réel, le présent et l’outre-monde, la durée et le rite.  Séries alternées d’aubes, de crépuscules, de chasses, d’affûts, de fulgurance de la lance qui tue, comme perdure co-présents le monde palpé et le monde rêvé, où communiquent le chasseur éternel et sa proie éternelle. 

En dessous et au dessus de l’alternance des jours, le lieu où le serpent mythique a de toujours rampé, le kangourou boxé, les anciens gravé le rite que l’on revivra au long des siècles, renouvelant toujours ce lien entre les hommes et leur univers. Le rite transforme le corps physique en corps magique, en corps transcendant : battements, clapements, cliquètements,  rythmes, pas, danses, muscles, sueurs,  halètements viscéraux du didjeridoo, transe ! A la lueur mobile du fanal, renouveler le monde tel qu’en lui-même le songe l’a laissé. Chaque génération retrace l’ancien trait, l’antique piquetage, prolonge une échine, emprunte une ligne pour esquisser la croupe d’un autre animal, suggérant une perspective.

Le rite est bien cette perspective de recréations magiques périodiques,  cette superposition à travers la durée d’intentions toutes polarisées autour d’un même centre. Qu’importe que les plans s’imbriquent, que les figures se superposent ou empiètent les unes sur les autres. A travers nous, les ancêtres continuent de rêver le monde, toujours mobile sans cesser d’être le même. 

Ces conceptions, à l’instar des théories d’avatars, de démons et de déités de l’hindouisme, relèvent d’intuitions essentielles que la mécanique quantique ou la relativité dévoilent par d’autres voies.

Si la théorie est juste, le big-bang continue à se produire à l’horizon et au delà. Einstein limite l’extension de l’univers à l’horizon d’au delà duquel aucune information ne peut plus parvenir.  Des marges visibles de cet horizon nous parvient un instantané anthropomorphe « 380 000 ans après le big-bang ». Faut-il  en conclure que le big-bang dure, qu’il ne cesse de se produire ? Ou bien que la question du temps est une question mal posée, comme le dit Wittgenstein à propos de Dieu ?

Les résistances à une nouvelle interprétation de l’espace, du temps, de la causalité, seront nombreuses, mais pas insurmontables. Les outils physiques, astronomiques, mathématiques, logiques existent pour soutenir des conceptions nouvelles. Il faut rester l’esprit « open », comme nous y invite  le moraliste Jean-Claude Van Damme. 

 

(1) Ceci suggère, à titre très conjecturel,  une  relation de l’espace à la durée de la forme E m D, m étant un opérateur matriciel autorisant l’orthogonalité, où pourraient intervenir des nombres zétas, qui rendraient compte des intégrales de chemin. Dans la soupe on pourrait jeter des irrationnels, les nombres premiers, et nécessairement,  comme le propose Souriau, le résidu de Planck.

 

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Published by Stephane Calence - dans Iilosophie
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