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23 septembre 2012 7 23 /09 /septembre /2012 10:56

D’habitude la troupe s’entraîne en espadrille de toile et survêtement bleu. Aujourd’hui, les soldats ont revêtu le treillis kaki et le casque lourd. Aujourd’hui est un jour spécial, le second anniversaire des évènements. On a établi sur un trépied une mitrailleuse, à l’abri d’un demi-cercle de sacs de sable. Sur cette scène plane l’ombre frigide d’une tour massive en forme de crayon oblong coiffé d’un laid pyramidion aplati en bec de canard. L’objectif, à en croire la pointe des baïonnettes, est l’appentis à vélo. L’espace est trop restreint pour les évolutions des troufions. Il contraint les employés, retour de la cantine, leur bol de fer émaillé à la main, à slalomer entre les corps rampant sur le pavé froid.

La scène est incongrue, et les soldats, gênés, la plupart très jeunes, en perçoivent le ridicule. Deux ans auparavant, leurs balles n’avaient rien de ridicule, tout de mortel. Elles déchiquetaient de vrais ventres. Elles pulvérisaient de vraies cervelles. Ils pilotaient de vrais chars. Ils réduisaient les corps en un magma sanguinolent, immonde, confus : boyaux, membres, canettes de cola, relief de repas, toiles de tente, purée d’horreur bientôt raclée par la lame des niveleurs. Aujourd’hui, en ce jour anniversaire, on intimide.

L’Agence forme un vaste quadrilatère limité par de hauts et anciens murs coiffés de tuiles vernissées, sauf au sud, où un grillage laisse voir l’imposante tour jaillir de son esplanade comme un missile d’Albion. L’Agence est un quartier en soi, ceint sur tous les côtés. Il comporte toutes les commodités nécessaires à la vie d’une petite bourgade.

Deux cantines collectives assurent plusieurs services, midi et soir, contre quelques menues pièces complétées d’un ticket de rationnement, qui de rationnement n’a plus que le nom mais reste attaché à la paye. Quelques années auparavant, l’Agence possédait même sa propre ferme, au nord de la capitale. Les temps étaient troublés. L’autosuffisance constituait la seule assurance d’assurer la gamelle des employés. Aujourd’hui, sous le pyramidion de la tour, oeuvre un chef entoqué. C’est là qu’on régale les hôtes de marque, dans de petits salons aux chaises d’ébène, toutes sculptées de dragons, poussées sous les fesses par des serveuses juvéniles en veste orange et chemisier blanc et ricanant sans gêne.

Au nord du périmètre clos s’alignent, bas et longs, les mornes immeubles des employés. De leurs toits poussiéreux encombrés de matériaux entassés là faute de place, la vue porte à perte d’horizon sur la grisaille des HLM populaires. Au sud-est bavent les fumées jaunes et noires, grises ou blanches de l’aciérie de la capitale, la Shougang. De là provient, assourdi, l’écho de monstrueuses cataractes de chaux et de charbon roulant dans le ventre sonore des hauts fourneaux d’acier. Parfois, le crissement d’une draisine torture la nuit, roues déchirant le rail, fer contre fer. Quelque trappe colossale soudain rote d’énormes rouleaux de fumées, souffre, phosphore, rousses, anthracite ou neige. Un soleil sombre, froid, blafard et rouge s’arrête sur l’ourlet d’ombre des collines de l’Ouest, jetant sur ce chaos toxique le poignant du tragique.

L’Agence compte en ses murs un jardin d’enfants et une école primaire. On voit les marmots jouer sur leurs petits tanks de fer. Dans leur main, un livre d’images cartonné : lapins en uniforme, mitraillettes colorées ou grenades quadrillées comme des tablettes de chocolat. Tels sont les premiers pas d’une vie bien encadrée. L’enceinte abrite encore un coiffeur, quelques échoppes proposant savon, shampoing, lessive, allumettes, jouets, balayettes, nouilles et boîtes de conserve, chaussettes, slips et bas. On trouve même une agence bancaire, la propre banque de l’agence, qui recycle les salaires et fait fructifier les retraites. L’Agence est bon employeur. La paie est modeste, mais les avantages nombreux. Le bol de riz est en fer. On n’est pas riche personnellement : on l’est collectivement. La pyramide est solide, puissante et large, chapeautée par une stricte hiérarchie. La sécurité se paie de la fidélité et de la soumission. Contre l’obéissance, on a le confort, comme dans n’importe quelle multinationale. Assurément, les employés de l’Agence sont des privilégiés, à la mesure de leur importance dans le dispositif. Le régime les choit. Mais il les craint. Outre l’éducation des enfants, le remplissage des ventres, l’abri, la santé, les retraites, l’Agence s’occupe aussi des loisirs. Elle héberge en ses murs un cinéma, deux discothèques dotées de leurs salons de karaoke.

en portaient la mention. Le système plaçait l’intelligentsia à la plus basse place, les classant officiellement comme« intellectuels puants ». La défiance reste de mise. Voilà pourquoi la troupe s’entraîne au pied de la tour. Voilà pourquoi elle tient ses casernements dans ce qui était autrefois l’éléphanterie impériale, derrière de forts murs de briques rouges, troués de hautes et lourdes arches de plein cintre, dans l’enceinte même de l’Agence. Elle est ainsi à pied d’œuvre pour défendre la Chine contre ces ennemis, intérieurs comme extérieurs.

Depuis quatre ou cinq générations, depuis l’ouverture au forceps, à la canonnière, des ports chinois, le pays n’a connu que guerres et troubles politiques, dépècement et humiliation. Pour la Chine, le libre marché prit d’abord la saveur de l’opium, dont la Grande Bretagne imposa la consommation. Au début du XIXème siècle, estime-t-on, un mâle sur trois était intoxiqué. Doublement saignée par des élites décadentes et les appétits colonialistes, la Chine fermente de révoltes populaires, de guerres civiles, d’invasions étrangères – révolte des Boxers, seigneurs de la guerre, guerres sino-russe, sino-nippone, sino-française, révolution culturelle, aventurisme du Grand bond en avant, Cents Fleurs, déportations massives, mouvement de retour à la campagne. De ce tableau désolant de chaos jaillit la Chine moderne. Les blessures ne sont pas refermées, même si l’on fait semblant. La grande histoire est faite de chair et d’os, de souvenirs, de rancunes et de remords. On les croit personnelles : elles sont familiales, collectives, historiques, culturelles, scellées sans mot au fond des attitudes. Récentes ou anciennes, vives ou sourdes, transmises de génération en génération, et bien que clandestines et latentes, déterminantes. Voilà pourquoi l’histoire bégaie.

« Nous sommes las des révolutions », me confie un jour Yang, mon voisin de bureau, solide quinquagénaire placide, mâchoire franche et tempes grisonnantes. Yang sait de quoi il parle. Durant la révolution culturelle, alors adolescent, Yang était garde-rouge. Ici même, dans ce bureau sans cloison, dans ce bureau sans partition où chacun s’affaire sous le regard de l’autre, travaille la fille de ceux dont il a pillé la maison. Ses pères et mères, il les a traînés dans la rue affublés d’un bonnet d’âne. Dans cette vaste salle, la victime et le bourreau sont collègues. Oui, les Chinois aspiraient alors à la paix avant la liberté. L’atmosphère reste lourde, vivaces les sources de la douleur qui suinte entre les murs. Douleur, meilleur humus de l’aigreur, de l’envie, de la vengeance, meilleure mère d’autres douleurs. Sous le couvercle de plomb, ne jamais tarir le puits de la douleur !

Une dénonciation est parvenue au bureau du personnel. Xiao Li, une jeune consoeur d’une trentaine d’année, aurait été aperçue donnant, un soir au sortir d’un restaurant, un baiser à un ingénieur bulgare. Interdiction de fraterniser avec des étrangers, fussent-ils de nations sœurs. Pour Xiao Li, cette dénonciation marque la fin de tout espoir d’être jamais nommée à l’étranger, en France, à Paris. La langue française, à laquelle elle a consacré tant de longues années d’apprentissage. La France dont elle connaît et cite les auteurs, elle ne visitera jamais. Certains jeunes gens n’entraient à Chine Nouvelle que dans ce seul espoir : partir, visiter le monde. Où se cachait le délateur ? A Paris, à Québec, dans une capitale francophone d’Afrique ? Peut-être ici même dans cette grande salle sans cloisons. Peut-être dans les étages où son forfait l’aura promu ? Peut-être Xiao Li, jeune femme  fraîche et jolie était-elle trop femme ? Peut-être le parfum de son corps, dans l’atmosphère puritaine de la Chine d’alors, avait-t-il éveillé des désirs déçus ? Sa faiblesse d’un instant aura tendu le bâton dont une main s’est saisie pour frapper.

Nombre des employés de l’agence sont jeunes et célibataires. Mais il est déconseillé de fricoter. Quant à la chose, elle est carrément illégale en dehors de liens officiellement scellés. Flirter oui. Pour plus sérieux, il faut se marier. L’affaire est loin d’être privée. Certes, on n’affiche plus publiquement les dates des règles des travailleuses, comme ce fut parfois le cas sous la révolution culturelle, mais le bureau du personnel conserve la gestion de la fertilité des époux.

Un jour, comme un couperet, le feu vert du bureau du personnel tombe: « Vous avez tant de mois pour vous faire un successeur ». Grossesse ou non, passé le délai, tant pis. D’autres attendent. Le tour ne se représentera pas avant des années. De sourdes rivalités planent, nourries sans fin de haines térébrantes et de ressentiments aigres. L’opacité renforce le soupçon, la rareté double l’arbitraire. En coulisse s’ourdissent d’obscures manœuvres. On tente d’acheter le passe-droit à l’enfant.

Contrôle des âmes, planification humaine, planification de la production : voilà le triptyque social. Question de moralité, c’est à dire d’économie et de bonne administration. Affaire de gros sous pour tout dire carré. L’enfant est celui des ses parents, mais celui de l’Agence aussi, celui de l’Etat. L’Agence est un agent de l’Etat. L’enfant est aussi un coût, qu’il faut planifier. Quand il surgit entre époux dépendant de deux unités de travail différentes, la situation devient épineuse. Sur quel quota de naissances, celui de l’unité de l’époux, celle de l’épouse, imputera-t-on la naissance à venir ? Des deux unités, laquelle hébergera le nouveau couple ? Qui paiera l’accouchement et les soins de puériculture ? Il faudra prévoir une place en crèche, puis à l’école. Il faudra rendre disponible un appartement convenable, etc.. Qui paiera la retraite ? Après moult paperasseries, tampons et formalités, on aborde la question éminemment compliquée de la soulte – le prix de transfert – compensant la formation reçue ou l’expérience acquise de l’employé perdu. Toutes ces questions sont de la responsabilité du bureau du personnel qui est aussi un bureau de police, où arrivent les dénonciations. Ainsi va le paternalisme, à la façon pateline qu’ont les Chinois d’opprimer. Le sexe, l’amour, la sensualité, toujours contestent l’état. 

Piqûre de rappel pour raviver la douleur : au lendemain des événements de Tian An Men, le régime selon une habitude rôdée a décrété un vaste mouvement de correction. Il ne faut pas que le sang cesse de couler. Comme toujours, il avait fallu des victimes, il avait fallu des bourreaux. La section française s’était de tacite entente choisi un bouc émissaire, un vieil homme de presque soixante dix ans. Un vieux collègue, un vieux communiste qui en avait vu passer beaucoup. Il n’avait fait de tort à personne. On l’appréciait au contraire. On lui parlait hier comme à un ami, un collègue. Mais il fallait trouver quelqu’un. On l’avait désigné parce sa carrière était faite, parce que son statut d’aîné le protégerait en partie. Au pire, il lui restait moins à vivre : son calvaire serait moins long ! Oui, il était la meilleure victime et lui-même en convenait: c’était un moindre mal.

On n’était pas quitte d’une simple dénonciation pour autant, d’un simple index accusateur. Il fallait encore substantiver, détailler, préciser. Il fallait se remémorer des paroles, des faits, des attitudes. Sinon les inventer. Les mots qui n’avaient pas été dits mais qui auraient pu l’être, il fallait les déposer, les coucher sur le papier. Signer. On n’avait pas le choix. Pas plus que les autres, le vieux collègue n’était dupe. Personne n’était dupe. Ni la victime, ni les procureurs, ni les cadres tout là-haut sous le pyramidion, ni même le metteur en scène de tout cela à Zhongnanhai . C’était une mascarade et tout le monde le savait. Mais qu’importe la vérité du cœur ? Les Chinois n’ont pas de Dieu scrutant les replis cachés de leur âme. L’adhésion intime est sans pertinence, la façade essentielle. On peut bien haïr ses ancêtres pourvu qu’on honore leurs plaquettes et leur brûle l’encens. L’important est le rite. De sa soumission à l’ordre moral et social, il faut une preuve publique.  Accuser l’innocent, accepter d’être pleutre, d’avoir peur, se rendre complice, se souiller. Un jour, alors qu’à la Douma, Nikita Kroutchev égrénait la longue litanie des crimes de Staline, du fond de l’assemblée une voix l’interrompit : « Comment cela a-t-il été possible ? Comment personne n’a t-il rien dit ? » Alors Kroutchev, cinglé par l’aiguillon tonna : « Qui a dit cela ? Qui a osé dire cela ? ». Pas une réponse, pas un mot… silence de plomb. Alors, au bout d’un long moment Nikita lâche : « Maintenant vous savez comment cela fut possible »

39°53'55.71"N/ 116°21'52.98"E

[3] La prononciation chinoise donne à peu près « chine-roua ».

Le hukou est une carte d’identité précisant le lieu de résidence qui emporte la jouissance des droits sociaux et civiques. Hors du lieu précisé par le hukou, une personne ne peut théoriquement travailler, se faire soigner, scolariser son enfant.

Zhongnanhai est une vaste enceinte close abritant, derrière un mur rouge frappé de caractères géants repris de la main de Mao : « Pour le service du Peuple », le cœur du régime chinois. Accolé à la Cité Interdite, à l’angle Nord-est de la place Tian An Men, elle donne sur Chang An, la grande artère coupant la ville en deux.

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5 septembre 2012 3 05 /09 /septembre /2012 21:41

Le doute n’est plus possible. Changer de président revient à changer l’image sur le téléviseur.

François Hollande se fait tancer à Châlons en Champagne. Le gouvernement avait assuré deux jours auparavant que l’outil de travail serait exclus de l’assiette de la contribution sur la fortune. Mais pourquoi donc au fait ? N’est-ce pas cette intolérable concentration de pouvoirs et d’argent – 10 % des plus riches concentrent 80 % des avoirs dans ce pays – qui est à l’origine de tous les désordres mondiaux. En quoi serait-il néfaste de favoriser, par l’impôt des formes d’appropriation du capital par le travail (coopératives) ?

Politique industrielle ? A t on entendu parler de politique industrielle, sinon par la voix d’A. Montebourg déclarant que le nucléaire est une industrie d’avenir ? D’avenir aussi alors la société productiviste et son modèle sans frein parfaitement insoutenable et dont les soubresauts actuels ne sont que les signes du début de l’agonie : pensons au rapport Meadow sur la fin de la croissance .

Rien dans le discours du PS ne dépasse de la plus terne banalité. Encéphalogramme plat : absence de projection, de prospective, de projet. La réalité est un assommoir.  Le repli et finalement le conservatisme « réaliste » paraissent les seules options.

Pourtant, les chiffres crèvent les yeux : le député typique est élu par le quart peu ou prou, pas plus, des électeurs. Les autres ne s’abstiennent pas par fainéantise, mais parce qu’ils considèrent que de confier les destinées du pays à des bras cassés blanc-bonnet ou bonnet-blanc constitue un acte politique nuisible tandis que taquiner l’ablette ou le gougeons, non !

 

Il faut rappeler aux élus du Parlement que lorsqu’ils tournent le dos, les Français ricanent  au souvenir la farce de l’adhésion au traité « constitutionnel européen ».  Obtenu après nullification par le Parlement d’un référendum auprès de la Nation, il constitue un coup d’Etat qui devra être soupesé un jour.

Electro-encéphalogramme plat. Les caciques de la représentation démocratique attendent impuissants. Leur modèle est exogène, imposé. Comment rester dans la compétition internationale ? Comment résister au monstre asiatique,  qui dicte les termes de sa lutte ? Ce sont nos mêmes élites pourtant qui hier ont délocalisé,  rêvant de centres de production en Asie quand les têtes resteraient en Europe.

La finance internationale décide ; la croissance crée l’emploi qui assure la stabilité sociale et mon pouvoir ; les lois sont décidées à Bruxelles ; je n’ai que cinq ans pour me faire réélire. Voilà l’équation du politicien du temps présent.

Rester dans la course face à la menace internationale : voilà le seul mauvais schéma que nous propose l’UMPS, incapable de comprendre que la compétitivité n’est que la mesure que font des capitaux mobiles investis internationalement des rentabilités locales et que l’intérêt de ces capitaux n’est pas celui  des nations et des peuples. Dans cette compétitivité là, le travail est un coût. La croissance qu’elle génère détruit l’emploi. Elle détruit la planète, les biotopes, les ressources.

Recluses passives, vieilles et stupéfaites dans leur tour d’ivoire, les élites « démocratiques » ignorent ces analyses. Elles ne comprennent pas que c’est sortir de la pseudo-croissance qu’il convient et que celles des nations qui auront compris le plus tôt la nécessité de renouveler en profondeur leurs relations au monde - sous tous les angles, production, échange, travail, loisir, société et cadre politique -  ces nations là sortiront en meilleur état de la crise globale à venir.

Au lieu de cela, la course effréné au renouvellement du mandat, troisième et viscéral vice du mandat représentatif cumulable, presse le politicien dans le cadre étriqué d’une poignée d’années, dévorées qui plus est par la recherche de la réélection, tandis que des périls climatiques et biologiques immenses s’amoncellent de jour en jour. 

Notre démocratie représentative est malade de vices dont il faut la purger, sans quoi notre avenir est sombre. La démocratie représentative élective, qui suscite des partis, la course aux mandats et le court-termisme, le conservatisme institutionnel, la reproduction et la concentration des élites, la confiscation du débat démocratique est une solution essoufflée. Il importe de réfléchir à l’articulation entre nos institutions politiques et le corps électoral, entre démocratie représentative et désignation des mandataires. Les modalités de la désignation  aléatoire (clérocratie) des représentants politiques devraient être scrutées.

Mais sans aller jusque là, et puisque nous sommes en panne d’originalité politique, je voudrais juste proposer une mesurette originale, qui ne fait pas une politique, mais qui a du sens politiquement, et qui permettrait de trancher un peu : le PS est-il toujours un parti de gauche ?

Ma petite proposition la voici. Elle a le mérité d’exister en Europe du Nord. Il s’agit simplement de proportionner les amendes au revenu de la personne. Quelle est la logique de punir pour une même faute le travailleur pauvre d’une amende qui l’assomme, tandis que son montant est indolore pour le fortuné ? N’est-ce pas une forme d’impunité accordée aux plus riches, de discrimination envers les plus pauvres ? Où est l’égalité ?

Alors que 250 000 milliards de dollars attendent ces plus riches dans les paradis fiscaux de la planète, que les caisses de l’Etat sont vides, cette mesurette originale est mure et gravide. Quand la fais-tu François ?

 

 

 

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30 août 2012 4 30 /08 /août /2012 22:12

Comment devient-on membre de la nomenklatura ? Henry Beyle, reçoit, quand il n’est pas encore Stendhal, une gifle publique dont il concevra une amère et durable rancune. Ce soufflet part de l’Ancien Régime pour s’écraser sur la joue d’un bourgeois en quête de droits. L’aristocrate qui calotte Beyle-Stendhal considère de son droit naturel de morigéner ce qui plus bas que lui prétend raisonner.

Autrefois, lorsqu’un groupe constatait l’impossibilité d’une réconciliation entre factions, le chef, ses partisans, leurs femmes, leurs enfants, partaient plus loin fonder un village, une cité nouvelle. Ainsi font les populations animales. Ainsi fait la Phocée de Lydie dont Gyptis fonde un double au bord du Lacydon. Mais quels espoirs, quand a disparu toute possibilité d’exil, intérieur ou extérieur, sinon la rébellion ? L’humiliation peut-elle décider du sort des nations ? Restaurer l’estime perdue quand l’outrage ne trouve plus nulle part de scène où se jouer ?

Un large rai de lumière brille de poussières en suspension. L’air sent le papier jauni. Dans la bibliothèque de Pékin, un jeune homme, blouse grise, aux épaisses bésicles d’écaille rondes, assis à une table de bois. Quelques livres entassés. Lao She, Guo Moruo, Lu Xun sait-on, les ont demandés. Ils les retirent sans un mot, même un merci, puis devisent entre eux sans un regard pour l’obscur clerc, comme si la pénétration de leurs vues l’avait rendu transparent. Mao est ce clerc. De leur mépris, il concevra sa vie durant envers les intellectuels une amère rancune.

Au nord de l’Ecosse, Lewis est une île de tourbe assez plate plus quelques mamelons de granite. La traversant à pied, de loin en loin on voit d’antiques tumuli mégalithiques, restes de royautés perdues. De ces landes infertiles s’exilaient voici un siècle les mangeurs de patates quand le tubercule noirci, gelé, ne laissait plus que le choix de partir ou mourir de faim. Stornoway est la modeste capitale de l’île. On y trouve un jardin public. Dans ce jardin se tient une étrange statue, couverte de graffitis. Le personnage en pied a la tête bizarrement décapitée d’un étrange sourire kabyle partant du menton, montant en biais vers l’occiput, ménageant attaché au cou la commissure des lèvres et le bas des oreilles. Sous les graffitis du socle de marbre on lit un dithyrambe à l’étrange supplicié disant à peu près: « Sir James Matheson, dont les incessants travaux, les entreprises pleines d’audace, ont assuré la prospérité de l’île ». A un jet de pierre de là, le musée local raconte une toute autre histoire, notamment celle où le seigneur Matheson en plein hiver, l’un de ces hivers écossais humide, froid et transi, envoie ses sbires arracher les couvertures des enfants, des vieillards malades, car on les lui doit en gage de la pitance qu’il a fourni pour la culture de ses terres. L’île entière était sa propriété, achetée grâce aux gains du trafic de l’opium à la Chine.

Mao n’eut pas d’aïeux. D’autres en ont trop. Les généalogies ne font ni audition ni lecture plaisantes. Elles ne sont pas là pour distraire, de là leur caractère austère. Ainsi celle des d’Estaing faite pour impressionner. La cathédrale de Rodez louange ce puissant genus. Une plaque-stèle y rend hommage à François d’Estaing dont « la munificence n’avait d’égale que la générosité ». François d’Estaing (1501-1529) descend de Guillaume Ier d'Estaing, compagnon de Richard cœur de Lion lors de la troisième croisade ; en 1214 Tristan Dieudonné d'Estaing sauve Philippe Auguste d’une mort certaine à Bouvines ; Pierre d'Estaing (†1377) fut évêque de Saint-Flour, archevêque de Bourges, cardinal ! Guillaume d'Estaing, Sénéchal et gouverneur du Rouergue, hérite son titre de Gaspart d'Estaing ; il descendait de Pierre d'Estaing (1437-1469) et fut Dom d'Aubrac ; Jean d'Estaing (1469-1495), également gouverneur du Comté de Rodez, lui succède. Il meurt en 1495. Providentiellement remplacé la même année par Antoine d'Estaing (1506-1523) ; l’évêché d'Angoulême récompense ses talents. Omettre Jean  III d'Estaing, comment ? Capitaine des guerres de Religion, il s’indigna qu’un Luther, un Calvin osassent contester la vénalité des indulgences. Joachim d'Estaing, évêque de Clermont, meurt en 1650 ; son frère, Louis d'Estaing reçoit la mitre de l’évêché de Clermont. François d'Estaing (†1732) fut gouverneur et lieutenant général des armées du Roy à Douai. Jean-Baptiste-Charles-Henri d'Estaing survécut de peu à Louis XVI. La lignée ne s’éteint pas là ? Non, pas de rupture dans la continuité. Le nom est racheté, sorte d’OPA, de goodwill d’ancien régime. Ainsi, bien que de seconde main, le nom d’Estaing subsista. La cathédrale de Rodez est assurément belle. Mais la bâtisse une fois posée, il faut l’entretenir. La restauration est un travail sans fin. Aujourd’hui le Conseil Général du Cantal, la région Centre, l’Europe prolonge le souci des belles pierres de François d’Estaing. A la porte de l’édifice, un panneau de contreplaqué peint détaille la quantité de millions consacrés à la réfection de l’ouvrage. A son ombre généreuse s’abritent deux gueux de vingt ans qui font la manche. Comment devient-on munificent ? Et gueux ?

Depuis le bastion de l’Est, je contemple à mes pieds Xi An, l’ancienne capitale. Au sud, le tumulus inviolé du Premier Empereur. Vers le couchant, une trace d’or poudroie comme celle levée par  les anciennes caravanes. Elles passaient sous mes pieds  chargés de céramique bleue, de soies précieuses ou de l’or des barbares. Pour peu on sentirait le suint des chameaux. Le bastion surplombe une cour carrée, toute dominée de défenses, sas stratégique au pavé que foulèrent autrefois l’armée de l’unification et l’Empereur lui-même !

Mais les dalles bosselées où son cheval avait posé sabot, griffant peut-être la pierre d’une trace incomparable, on les a remplacées. Pour la commodité des touristes et élargir la vue, les meurtrières sont devenues des baies. En Chine, pour être tout à fait vieux, l’antique doit être neuf. Les temples restaurés éclatent de couleurs fraîches, neuves et vives. On reconstruit périodiquement la pagode ou le temple shinto. Neuf pour qu’il reste ancien ; sinon, il n’est que délabré, usé, oublié, mort. A l’Ouest, quelle incongruité ! les restaurateurs imitent même l’usure, le ton fané des coloris âgés. En Chine, pas de pierre, pas de cathédrales, pas de châteaux, rien de pérenne : du bois, du bois seulement, de sorte que m’envahit la nostalgie du clocher, du dur, du stable, comme s’il manquait le squelette du temps.

Mao Zedong voulait faire de la Chine « une page blanche », écrire sur ce champ vierge une histoire radicalement nouvelle. « Que cent fleurs s'épanouissent, que cent écoles rivalisent! ». Après cet appel, la page vierge chinoise, bientôt Mao l’ensanglantera. Mais il réussira à en débloquer les rouages. A l’orée du XXème siècle, la Chine impériale, à bout de souffle, croule sous ses propres archaïsmes : la bureaucratie impériale la tire dans la tombe. Dévoyé de longtemps le système des examens, sensé n’accorder qu’aux meilleurs l’accès aux charges publiques ! Les mandarins s’accaparent le prix des grands travaux payés par l’empire. Ils n’accordent aux coolies que le nécessaire pour travailler encore, dépérir moins vite. Le hobereau pressure d’usure le métayer. Si bien que lorsque l’étranger qui s’approche fait tonner la canonnière, la Chine vermoulue vacille. Après des décennies de lutte, les communistes la sauvent. Sans gants, avec brutalité, par idéalisme et soif de pouvoir, Mao casse les vieux cadres. Il redonne jeunesse et vitalité au vieux bois. Il renouvelle en profondeur les élites. Un contempteur aussi implacable de Mao que Simon Leys s’interroge : l’histoire longue fera-t-elle du fondateur de la République de Chine l’égal du Premier Empereur ? Ne tourne-t-il pas comme lui une page surannée pour en offrir une vierge à tracer ? Mao mort, Deng revient. Il libère le grand corps corseté par l’écrasante planification, empêtré du poids des erreurs, paralysé des crimes mi-avoués. Le sang afflue aux membres. L’optimisme, la confiance en l’avenir gagnent. La hâte qu’on met à s’enrichir, la jeunesse des fortunes, l’enthousiasme contagieux : la pression relâchée, la société chinoise s’éploie avec une avidité fraîche et neuve. Les verrous ont sauté ; l’unité de travail, souverain despotique, se disloque. On habite où on veut. On fréquente qui on veut. On travaille où on veut. Les paysans s’embauchent sur les chantiers lointains de fastueuses métropoles. La nation brasse son peuple. Les jeunes femmes quittent le claustra jaloux de la pudeur villageoise pour les chaînes d’assemblage. Le droit pas encore ossifié laisse aux ambitions libre jeu. La Chine, de nouveau, est une lande vierge ouverte à tous les appétits. Les nouveaux riches, les cadres du parti ne sont plus les héritiers de l’ancien régime. Pas tout à fait encore. Car les révolutions vieillissent. Elles sont simplement plus ou moins vieilles. Trop de temps a passé. Le châtelain est devenu maire : les fils des paysans de ses aïeux sont ouvriers agricoles sur ses domaines. A la société de chasse, il procure la plus grande part des terres.

Lao She, Guo Moruo, ou Lu Xun : écrivains progressistes annonçant dès la fin du XIXème siècle le renouvellement des cadres sociaux chinois.

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30 août 2012 4 30 /08 /août /2012 19:17

 

Nous peinons à concevoir la fragmentation des populations antiques, isolées, parcellisées par les terrains et les longs chemins. Communautés étanches, montagnardes, fragiles ; groupes isolés, reclus, misérables, aux franges des empires antiques, oubliés d’eux ou écrasés, asservis, humiliés, réduits à douter de leur propre humanité face au brillant de la civilisation qu’ils perçoivent au loin.

Quelques cabanes de roseaux au pied butté de boue qu’on atteint, suivant Braudel, sur un sentier tracé dans les roseaux. Quelques familles de pêcheurs subsistent là dans le delta du grand fleuve où s’ébat la Tarasque, à des journées de marche des villes de pierre, lointains fantômes jamais vus de leurs yeux, simples mensonges de colporteurs peut-être ? Ils vivent sur leur motte de terre entre estrans et étiers, salines et marais. Un jour arrive venu de Marseille, d’Arles ou d’Agde, un prédicateur insoucieux de ses peines et qui, sans préjuger de leur insignifiance, annonce que Dieu leur a donné un fils pour les sauver. Il parle de Jésus, dit que toutes les âmes sont devant lui égales, que s’ils veulent croire ils appartiendront eux aussi à la grande communauté des hommes qui vivent près des rives de la mer sous la protection de Rome. Rome, que personne de mémoire d’homme n’a jamais vu mais dont la magnificence, la puissance furent rapportés aux oreilles de leurs aïeux par des générations de voyageurs égarés, de colporteurs, de marins de passage ! Rome, l’homme a vu Rome. Ils ont vu un homme qui a vu Rome. Les échos de La Rome de pierre parviennent jusqu’à leur monticule de boue. Rome n’est pas une fable !

Comme eux, oubliés des empires, les Dalits de l’Inde, naguère les Intouchables, traversaient le temps parallèles à l’histoire. Quand il y a deux décennies ils accédèrent à la parole politique et à la littérature, ils racontèrent leur vie au beau milieu de la société indienne, étrangère et parallèle à elle, spectacle ne les concernant pas, simple toile de fond, durées sans croisement. Glaneurs urbains, chasseur-cueilleurs de dépotoirs, ils campaient au beau milieu des villes comme si c’eût été une forêt. Leur lutte vise aujourd’hui à se faire reconnaître au sein de l’ensemble vaste de l’Inde moderne. Sur l’aire de boue devant sa cabane ceinturée de joncs, d’eau, des bras de la Tarasque, le pêcheur écoute le prédicateur et rêve de rejoindre le grand flot des brebis du Seigneur.

 

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30 août 2012 4 30 /08 /août /2012 18:12

Dans l’atmosphère bleue de fumée d’un pub de Glasgow, des gueules noires s’étourdissent de bière et de rock. Leurs machines se sont tues, à l’issue d’une année et plus d’une dure grève. Le halètement mécanique continue de battre pourtant un silencieux tempo.

Jadis, paysans ou pasteurs vivant au rythme des éléments et de la course du soleil, ils poussaient leurs moutons sur le parcours commun - les commons – dont l’institution plonge, avant l’histoire, aux racines du clan. Ils se heurtent bientôt aux clôtures tendues par le gentleman farmer ou l’aristocrate spoliateur. L’ordre du monde change, le clan perd sa vigueur, l’ordre royal s’affirme. Sous le gazon émeraude d’Ecosse, des galeries plongent de plus en plus profond en quête de l’anthracite noire. Insoucieuse de la marche du soleil, la mine enfourne trois fois ses vingt quatre heures ses cargaisons de mineurs, et les extirpent  obscurs et les dents blanches. Ils nourrissent de puants hauts fourneaux à la bave rougeoyante. On fait des poutres, des châssis, des roues de cette fonte, plectre hurlant des sonorités modernes contre le fer du rail. Ils balafrent la campagne, fils d’une toile qui drainent vers les villes les pasteurs devenus bêtes de charbon, de limaille et de suie, réglés par la pointeuse, le tour d’équipe ou l’amende de retard. Tentaculaires bientôt, les métropoles grincent du bruit alternatif des limes, de la stridulation des tours brutalisés tandis que le marteau pilon ébranle le sol et que sursautent les âmes endormies au passage des locos lançant leur tragique sifflet comme elles plongent dans la nausée de fer et de crasse et de rouille. Hululements d’acier, chuintement des vapeurs, halètement des chaudières, trépidations, roulements térébrants, saccades plaquant sur l’oreille le rythme électrique, le riff tachycardique, le rock. Temps industriel, musique industrielle.

En contrepoint, farouche, la cornemuse. Musique de résistance et musique de défaite. Musique de l’Ecosse du temps paysan devant le temps industriel, de lutte des mineurs devant la Dame de fer. Morte la cornemuse, défunt le flageolet, oubliées les scottish, les rondes, les farandoles, le mai celtique. Les accords claquent et les riffs hululent dans un temps débordant, instantané, saccadé, saturé, épuisé derechef, à remplir sans cesse, d’urgence, de clip en clip. Dans le temps bref du clip, tout est donné, à prendre, à jouir, de suite, d’urgence, dans le déni du temps percé, siphonné. Agitation, queues de poisson, klaxon, vitesse et excès, freinage d’urgence, radars, énervement, embouteillages, encombrement, agenda électronique, synchronisation des données, portable qui sonne, retard, avion raté, fulmination, contractures et ulcères. Dans le nouvel âge sombre, Chronos dévore les nouveaux serfs, même leurs ducs, même leurs barons, hommes d’affaires et capitaines d’industries, auto-esclaves de leurs organizers et de leurs blackberries et d’un temps qu’ils assèchent à force de le presser.

 Quel changement ! Naguère encore le puissant, le riche, le noble mesuraient leur aisance à leur désœuvrement. Le patricien goûtait son oitium. On menait du bout des doigts les dames au menuet. On savourait à petite lampée la ronde des aiguilles sur le cartel de bronze. On préférait les mélodies tranquilles aux harcèlements du tympan. Mélodies sans histoire. A petite foulée, par cols, vaux et forêts, de relais en relais, Jean-Jacques Rousseau ralliait Genève à Lyon dans un silence qui effraierait le moderne – pas encore d’autoroute, nul poids lourd, pas de bolides. En route, Jean-Jacques se fait une amie et partage sa nuit. Alors le chronomètre ne niait pas encore l’intime durée, celle de l’expérience intérieure, où se résout la rencontre de l’homme et du monde nonobstant le hachoir du temps. Les temps sensibles, dont témoigne la musique des peuples, sont d’une ampleur plus riche, plus large, plus diverse. Le chronomètre, le césium marque la seconde pour le commerce, les transports, les finances seulement. Rationnel là, dans cette sphère étroite, superstition et idéologie au-delà. Le temps libéral d’Occident ne détient le vrai qu’en raison de la force.

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30 août 2012 4 30 /08 /août /2012 18:01

 

On n’entend qu’au travers l’ouïe de sa culture et de ses préjugés propres. Pourtant, la musique possède l’incomparable propriété de rendre accessibles, par delà les cultures, les époques, d’autres dimensions sensibles du temps. Comme ces graines capables de germer après des millénaires, elle a le pouvoir d’évoquer par delà le temps et l’entendement les sentiments de ceux, de longtemps disparus, qui la conçurent ou l’ouïrent. Elle est ce point de capiton où dans la sensation se totalisent la distance entre des mondes subjectifs éloignés.

Entre Sahel et Sahara, l’air vibre surchauffé sur le reg sans bords et lisse comme la paume. L’atmosphère fondue à blanc boue de clapots fugaces et ondoyants sans cesse reformés et pareils. Des bandes d’ombres et des flaques d’un argent saturé alternent dans l’air liquide comme un mouvant miroir. Gracieuse, glissant d’un pas de soie, proche à l’agripper, flotte l’image d’une gazelle distante suspendue à la lisière du ciel. Une musique lointaine indistincte comme un rêve :  n’est-ce qu’une perception vide, l’interférence du bourdon intérieur et de l’onde tellurique du paysage ? Presque ineffables, sont-ce les notes d’un luth égrenées par un plectre ? Dirait-on le gazouillant borborygme d’une source, quelques notes de vie sur la respiration minérale de l’erg et le tambour sans fond du ciel ?  Ou n’est-ce qu’un mirage, quelque arabesque sonore lovée autour du temps comme le liseron autour de la trame d’une illusion ? Non. Au milieu de ce rien, sous le casque brûlant de l’air, à l’ombre chiche d’une zériba de palme, un Noir s’est assoupi un transistor près de l’oreille. L’homme est douanier, bien qu’en loques. Ici, partitionnant la plaine vide, simple ligne de paume, passe une imaginaire frontière. Quand des étrangers en voiture se présentent, il chasse avec eux les gazelles. On partage le festin. Sur cette frontière insaisissable, le temps vibre plus qu’il ne coule. L’histoire, pourtant, ne passe pas loin, repoussée temporairement aux rives blanches ou noires de l’Afrique, entre le vert Islam et le brûlant animisme. Sur cette platitude sans défense, les chars libyens fondraient sans obstacle sur Arlit, Zinder ou Nyamey. Le mitan de ce rien hésite entre djembé et derbouka, cora et luth. Oui, l’onde a volé jusqu’ici sur l’aile hertzienne de l’air, ébranlée par de puissantes antennes, modernes minarets lançant dans l’espace l’appel des nouveaux muezzin.

Dans les madrassas, le corps balance rythmiquement ânonnant le Coran. Les dos ploient aux cinq prières du jour. Pour ces terres sans confins, l’Islam rêve d’un autre pacte entre l’homme et le divin, entre l’homme et la femme, entre le désir tumultueux et la sagesse collective, entre l’homme et un Dieu qui le garderait à distance encore, dans l’attente d’une incarnation non encore advenue et qui le rend modeste. Quel enchaînement de gestes pour les ablutions ? Quelles règles pour les gestes quotidiens ? Islam épris de l’utopie d’un pacte permanent avec la divinité, où le temps s’abolit et avec lui l’angoisse du jugement. Il déborde sur l’Afrique, s’épanche vers l’Est, se heurte à l’Ouest à la mine glabre des héritiers de Chronos. A la scansion, à la ritournelle, au cycle balancé, les fils de Grecs préfèrent le progrès, la direction, le cumul, l’engrenage. Le choc des civilisations est un choc des temps. Pas d’espace suffisant dans le clip , simple échantillon de temps, ou dans le halètement mécanique issu des machines du rock, pour la lente catalyse du répons birman,  l’égrènement du nan-guan ou les ciselures du luth.

 

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8 août 2012 3 08 /08 /août /2012 01:20

 

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Non, ce n’est pas une vieille branche, cette massue oblongue, grise rythmée de peu de jaune, à un détroit de la rize. Non, pas une racine ! Une gueule massive, carénée et ovale, de larges yeux ni de chat, ni de chien. C’est un brochet énorme, plus gros que mon bras, le premier que je rencontre, en un si proche face à face. Brochet vénérable, peut-être l’égal de mon âge. Des brochets aussi vieux, il n’y a pas tant que cela. Beaucoup moins que d’hommes.

 Mais que fait ce puissant poisson dans quinze centimètres d’eau ? Un pêcheur dit : « Il ne doit pas trouver assez de nourriture. L’eau trop chaude les engourdit. Il ne faut pas les consommer ».

 Si l’environnement est toxique pour le brochet, c’est qu’il l’est pour moi, pour mes deux filles qui m’accompagnent. Dans votre corps on trouvera les mêmes substances toxiques que dans celle du brochet. Il est tout au bout de la chaîne. Celle du développement industriel, chimique et vénéneux. Celle qui réchauffe l'eau du Rhône pour refroidir la centrale du Bugey. Le brochet meurt avant moi. Achetons la nouvelle console, le nouveau 4X4, le nouvel écran plat, avec un crédit, en espérant conserver un emploi !

Mais, même en cas de « petite » catastrophe au Bugey, comme le fut à l’échelle nucléaire l’explosion de Tchernobyl, comment nous passerions-nous des centaines de milliers de km2, des centaines de milliers de personnes et d’enfants qui vivent tout autour ? Qu’on se rassure : tout est prévu. Les forces de sécurité barreront les routes. Que les contaminés, atrocement brûlés, pestiférés, ne s’égaillent pas sur les routes ! Qu’ils n’aillent pas polluer le reste de la Nation. Le reste de la Nation, elle, sera autorisée officiellement à consommer des produits contaminés. La mort lente et différée, ou la famine immédiate, c’est au choix.

 Irradiés, stupéfaits, grattant les lambeaux de chair de nos membres brûlant de l’intérieur, le cœur déchiré par les geignements d’agonie de nos enfants, on s’apercevra qu’on avait été prévenu, bien prévenu. Les fous, les chevelus, les marginaux, les contestataires n’étaient pas fous. Bien au contraire. Ceux, cravatés, respectables, responsables n’étaient que de dangereux aventuriers, jouant avec nos vies au prétexte de croissance pour acheter à crédit  la nouvelle console, le nouveau 4X4, le nouvel écran plat, pour illuminer le pont de Jons toutes les nuits, à longueur d’année.

 Nous nous souviendrons alors que la démocratie engage la responsabilité de tous, et pas seulement de ceux auxquels nous la déléguons. Nous comprendrons alors que les râles d’agonie de nos enfants sont la conséquence de notre mutisme, de notre aveuglement, de notre 4x4, de la console de jeu que nous venons de leur offrir.

Quelles vraies paroles de consolation

pourrons-nous alors leur procurer ? 

 

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8 août 2012 3 08 /08 /août /2012 00:58

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Bonjour,

 

Merci de votre accueil. Si je m'intéresse à la paleo-ergonomie ? Oui, mais dans un sens très large, en ne scindant pas le faber du sapiens, en étendant la signification du mot ergonomie jusqu'à englober le symbolique, l'affect, le métaphysique (ce mot à la signification aujourd'hui oubliée, quand son déni est déjà est métaphysique, métaphysique dont Russel ou Heidegger montrent qu'elle est au coeur de la science, métaphysique ravalé au rang de gros mot comme si l'homme moderne ne craignait pas la mort, le vide, le gouffre, dont le protégerait la science. Alors, il bouffe, il consomme, il trime, déni de métaphysique pour occire, oublier - opium, télé - l'inquiétante étrangeté, l'angoisse indissociable de la conscience, dont l'apparition représente une étape anthropologique majeure dont l'écho s'entend dans toutes les traditions, et qui se cache pour nous sous le nom de Progrès, cette téléologie bâtarde renvoyant à un temps orienté)

Pas de rapport avec l'archéologie expérimentale ? Patience et méfiance envers les catégories "positivistes", "expérimentales".

Aristote - Aristote qui fonde notre perception objectale: il existe une physique extérieur à l'homme dont il importe de découvrir les lois, lois qui existent- Aristote, écrit René Girard (La Violence et le sacré) donc interdit pratiquement que le philosophe, le penseur, après lui s'intéressent au mythe. L'univers de l'homme sensé devra après Aristote se limiter au tragique (toujours Girard) et ne plus questionner le coeur, l'essence, le moteur, l'inquiétante étrangeté, le ça, l'inommable. Parceque justement impossible à nommer, le vide au centre est proprement irrationnel, sans ratio, sans mètre, sans raison, sans logique, sans étalon (tous ces termes sont étymologiquement interchangeables). La méthode logico-discursive fonde la raison occidentale depuis Aristote. Et c'est un paradoxe profond et une gageure presqu'insurmontable de tenter rendre compte de l'univers paléontologique à l'aide de catégories qui lui sont largement postérieures.

En effet Aristote (et les philosophes classiques, dont il faudrait cependant ommettre certains des sophistes) ouvrent l'ère écrite (l'histoire), et cloturent symétriquement l'ère orale (ou préhistoire). Or toutes les catégories qui nous paraissent fondamentales, évidentes, naturelles s'assoient sur la linéarité logico-scripturale. Dès que l'outil "écriture" est inventé, il n'est plus possible de penser hors de catégories qu'il impose. Pas de rélexion scientifique qui ne s'articule sur un déploiement logico-mécanique de symboles graphiques (voir TNT ou théorie du nombre typographique, chez Hofstadter, le GEB)

Or si le paléolithique possède des symboles graphiques, ils ne sont pas articulés selon un mode logico-mécanque. De là il est permet - et c'est vertigineux - de tenter d'imaginer, de manière certes parfaitement spéculative, les catégories d'espace, de temps, de quantité qui ont pu être celles de l'espèce humaine au long de son développement. Spéculations d'ordre philosophiques nécessairement mais appuyées sur de nombreux domaines comme l'éthologie, les théories de la connaissance, la psychologie, la logique, la grammaire, l'ethnologie, l'archéologie bien sûr. (En me relisant, je trouve comique ces précautions oratoires: aujourd'hui il faut s'excuser d'être philosophe - comme si la philosophie s'apparentait à l'irrationnel - quand tout l'âge classique faisait du philosophe le penseur par essence. Leibniz, Descartes sont avant tout des philosophes tandis qu'Einstein ou Hawking sont des crypto-philosophes déguisés en scientifiques. S'excuser de philosopher? Et oui, il faut bien payer tribut à l'obscurantisme scientiste moderne, en précisant que scientisme n'est pas science, tout comme métaphysique n'est pas religion. "Dieu ?" Une question mal posée répondait Wittgenstein. Fermons la parenthèse)

Trop souvent on voit l'homme préhistorique - mot bien vague car la période est excessivement longue - comme un homme qui n'aurait pas nos techniques, mais qui par ailleurs penserait comme nous, aurait par exemple de la durée et l'espace une expérience semblable à la nôtre. Or cela est positivement faux. Comment pensait-on, comment ressentait-on quand le langage n'existait pas encore ? Avant qu'on ait inventé le feu, quand il fallait dormir dans un qui vive constant, limitant jusqu'à la possibilité de rêver ? Quelle était la durée quand l'obscurité hivernale les jours sans lune ni étoiles condamnait à l'immobilité et à la peur ?

Quelle est la métaphysique du ventre qui doit à la chance quotidienne sa pitance ?

L'homme moderne - et surtout le post-moderne - vit selon des catégories étanches, stratifiées: la science, la religion, la nature, la physique, l'esprit, la matière (encore que potentiellement la mécanique quantique ait détruit toute barrière entre esprit et objet, mais cela est loin d'avoir encore diffusé dans le domaine public, les "scientifiques" n'étant pas les moins réticents devant cette révolution conceptuelle). Or cette sratification en domaines étanches, s'il est permis de penser avec prudence que l'ethnologie éclaire quelque peu ce qu'a pu être "l'esprit préhistorique", cette stratification donc était inconnue de l'homme archaïque: ainsi les Canaques conçoivent la psyché humaine comme une nasse trempée dans l'eau: autrement dit, il n'y a pas vraiment de différence entre le dedans et le dehors, le moi et l'univers, le sujet et l'objet.

Je pense d'abord et j'agis ensuite. Ma tête guide mon geste. Mon acte est sous la dépendance de mon projet. Voilà ce que le moderne croit, car cela vraiment est de l'ordre de la croyance "cartésienne" (cf L'erreur de Descartes, A. Damasio). Mais en fait c'est plutôt la perception et le geste qui nous ont appris à penser, voir le percept geste qui nous pensent. C'est sur eux que nous avons construit nos catégories les plus abstraites: "maintenant= main tenant" / pourquoi la plupart des gens, sommés de fournir très vite le nom d'un outil et d'une couleur, répondent-ils "marteau" et "rouge". Parceque rouge serait phylogénétiquement la première couleur que nous ayons perçu (et là on est très bas dans la durée, avant même que nous soyons primates) et parceque marteau "casser avec un objet dur" est engrammé phylogénétiquement dans nos esprits/corps/muscles/nerfs dès le stade du pongidé.

Il est à ce sujet une thèse très intéressante (je n'ai pas les références sous la main) sur le dégagement de l'idée de ligne, de plan au travers du geste infiniment répété du tailleur de biface. C'est la main qui nourrit l'esprit, le sensible qui construit la géométrie. On pourrait d'ailleurs étendre ce genre de considération à l'invention de la durée..

Au delà du geste technique c'est donc d'archéologie des catégories perceptuelles, cognitives et symboliques dont il s'agit pour moi à travers l'archéologie expérimentale. Comment la pensée qui est la nôtre nous est-elle venue ? Comment l'évidence est-elle une construction, une é-laboration ? Peut-on s'affranchir du mur des évidences ? Travail d'étymologie des idées et des catégories par le geste, avec au passage une critique radicale de certains mythes scientifiques modernes: s'il n'est pas possible de penser en dehors de l'expérience, alors que signifient le passé, le futur, le big-bang, l'hypothèse anthropique des multivers - il existe des mondes auxquels nous n'avons pas accès ? S'il n'est pas possible - ce que les études cognitives mettent en lumière- de distinguer l'affect du percept, de réduire infiniment le rationnel pour l'asseoir fermement sur un socle physique (la quantité restante est toujours irrationnelle - Russel. Ou encore l'entier "naturel" "un" résulte d'une distinction de quelque chose sur un fond amorphe, insensé, et c'est le contraste utile - l'util d'Heidegger dans la traduction de je ne sais plus qui - qui crée la forme et donne le sens, une pomme existe car elle est bonne à manger, un danger parcequ'il faut le fuir, le rouge parcequ'il permet de sélectionner le fruit mur ou de détecter la femelle en chaleur, "choses" non pas neutres donc, non pas objectives, mais reliés à une pulsion, à un désir, à un vivant particulier, dimensions non pas générales mais reliés à la singularité du sujet, contingentes donc et non pas essentielles ou expression d'un nomos transcendant.). La rose est sans raison.

Dès lors, comment jauger la rationalité de recherches sur l'atome, positive dans leurs méthodes, mais rien moins que prométhéennes dans leur moteur occulte. Que cherche-t-on réellement au sein des cyclotrons ?Pourquoi en effet s'intéresser particulièrement aux hautes énergies plutôt qu'aux énergies moyennes - douces - qui sont celles du vivant, par exemple (voir les actes de l'excellent colloque de Cerisy, 2008, sur les rapports entre sciences de la complexité, biologie et sciences sociales, excellent à l'exception de l'intervention de Michel Rocard "complexité et politique", dont la banale médiocrité reflète le quasi coma philosophique des élites politiques institutionnelles) ?

Pourquoi s'intéresser au simple - l'atome, la particule élémentaire, le principe essentiel en médecine et autres réductionnismes - plutôt qu'au complexe? Quels sont les ressorts intimes de ces directions fondamentales, certes fondamentales mais comme pourraient l'être d'autres voies, d'autres directions tout aussi fondamentales ? Passionnante les recherches de Varela et les théories de l'enactment qui certainement sont propres à éclairer l'univers physico-mental des hommes primaux, tandis qu'en retour c'est grâce probablement à l'ethnologie que de telles perspectives ont pu s'ouvrir. On pourrait en effet avancer que nombre de peuples chasseurs cueilleur ont eu du temps quantique ou de la relativité générale l'intuition sensible (en gros les théories de l'enactment nient que la flèche du temps soient une catégorie physique. Ainsi la durée de certains phénomène physiques étudiables est de l'ordre de la femtoseconde (10 puissance moins quinze), ce qui fait des quelques dixièmes de seconde qui typiquement séparent un évènement externe de son aperception interne un océan de durée: plusieurs dizaines de millions d'années si la femtoseconde était distendue à l'échelle de la seconde. Selon ce courant de pensée - qu'on accroche au sciences de la cognition - la durée résulterait plutôt une construction phylogénétique et plus loin, culturelle).

Geste et représentation se situent sur un seul continuum. Lorsque je taille du silex, c'est une expérience totale, de la dureté, du geste, de la tendinite, de la répétition, de la frustration, du jet du percuteur qui suit le projet de la main/oeil/cortex, du silex qui résiste ou cède, et de cette conjonction particulière où le geste "sait qu'il l'a" avant le résultat effectif, conjonction intuitive où le temps semble presque se retourner (Ginelli ou Malaury, bien d'autres ethnologues évoquent de telles conjonctions, intuitions, prémonitions surprenantes, tout comme Feynman - un physicien - recourt pour expliquer les sauts quantiques à des intégrales de chemin résultant d'un calcul matriciel où espace et temps se confondent, où le futur emprunte les chemins du passé.

Si l'on questionne à fond les théories de la relativité et de la mécanique quantique, il faut en conclure à l'effondrement total de nos catégories d'espace et de temps. Hawking et Einstein n'ont rien dit d'autre, mais ils se sont arrêtés en chemin, refusant d'en tirer les conséquences morales et politiques (ce que Russel lui n'a pas refusé de faire).

Mais où chercher des représentations alternatives à l'espace et à la durée objectales qui sont les nôtres, dont le pur aspect de mythes ne fait à mes yeux aucun doute ?

Dans la paléontologie, l'éthologie, les théories de la connaissance, et l'ethnologie notamment qui met en lumière nombre de culture où l'homme ne connait pas cette fragmentation catégorielle: ici la science, là la métaphysique, ici le rationnel, là l'irrationnel, ici l'économie, là le travail, ici la valeur, là l'esprit, ici la Nature (on dit aujourd'hui "environnement" ), là l'homme, ici la physique.

Et cette identité d'évidence de tous les plans humains que l'ethnologie a mise en lumière peut probablement à la fois éclairer, vers le passé, ce que furent nos premiers pas à la fois musculaires et symboliques, au présent nous préserver des pièges de la représentation, notamment scientifique (la conquête de la lune est positive dans ses méthodes, irrationnelle dans ses motifs), et au futur délinéer des pistes pour sortir de ce qui apparaît aujourd'hui comme une catastrophe climatique et qui est au propre une crise symbolique où l'homme physique risque de disparaître piégé par les apories de ses représentations.

Voilà. J'étais parti pour une courte réponse et j'en ai fait une tartine. En m'excusant auprès de ceux et celles que j'aurais lassés avec ce sujet qui me passionne et qui ne paraît complexe que parce qu'il s'agit d'évidences profondément ancrées.s plans humains que l'ethnologie a mise en lumière peut probablement à la fois éclairer, vers le passé, ce que furent nos premiers pas à la fois musculaires et symboliques, au présent nous préserver des pièges de la représentation, notamment scientifique (la conquête de la lune est positive dans ses méthodes, irrationnelle dans ses motifs), et au futur délinéer des pistes pour sortir de ce qui apparaît aujourd'hui comme une catastrophe climatique et qui est au propre une crise symbolique où l'homme physique risque de disparaître piégé par les apories de ses représentations.

Voilà. J'étais parti pour une courte réponse et j'en ai fait une tartine. En m'excusant auprès de ceux et celles que j'aurais lassés avec ce sujet qui me passionne et qui ne paraît complexe que parce qu'il s'agit d'évidences profondément ancrées.r du sapiens, en étendant la signification du mot ergonomie jusqu'à englober le symbolique, l'affect, le métaphysique (ce mot à la signification aujourd'hui oubliée, quand son déni est déjà est métaphysique, métaphysique dont Russel ou Heidegger montrent qu'elle est au coeur de la science, métaphysique ravalé au rang de gros mot comme si l'homme moderne ne craignait pas la mort, le vide, le gouffre, dont le protégerait la science. Alors, il bouffe, il consomme, il trime, déni de métaphysique pour occire, oublier - opium, télé - l'inquiétante étrangeté, l'angoisse indissociable de la conscience, dont l'apparition représente une étape anthropologique majeure dont l'écho s'entend dans toutes les traditions, et qui se cache pour nous sous le nom de Progrès, cette téléologie bâtarde renvoyant à un temps orienté)

Pas de rapport avec l'archéologie expérimentale ? Patience et méfiance envers les catégories "positivistes", "expérimentales".

Aristote - Aristote qui fonde notre perception objectale: il existe une physique extérieur à l'homme dont il importe de découvrir les lois, lois qui existent- Aristote, écrit René Girard (La Violence et le sacré) donc interdit pratiquement que le philosophe, le penseur, après lui s'intéressent au mythe. L'univers de l'homme sensé devra après Aristote se limiter au tragique (toujours Girard) et ne plus questionner le coeur, l'essence, le moteur, l'inquiétante étrangeté, le ça, l'inommable. Parceque justement impossible à nommer, le vide au centre est proprement irrationnel, sans ratio, sans mètre, sans raison, sans logique, sans étalon (tous ces termes sont étymologiquement interchangeables). La méthode logico-discursive fonde la raison occidentale depuis Aristote. Et c'est un paradoxe profond et une gageure presqu'insurmontable de tenter rendre compte de l'univers paléontologique à l'aide de catégories qui lui sont largement postérieures.

En effet Aristote (et les philosophes classiques, dont il faudrait cependant ommettre certains des sophistes) ouvrent l'ère écrite (l'histoire), et cloturent symétriquement l'ère orale (ou préhistoire). Or toutes les catégories qui nous paraissent fondamentales, évidentes, naturelles s'assoient sur la linéarité logico-scripturale. Dès que l'outil "écriture" est inventé, il n'est plus possible de penser hors de catégories qu'il impose. Pas de rélexion scientifique qui ne s'articule sur un déploiement logico-mécanique de symboles graphiques (voir TNT ou théorie du nombre typographique, chez Hofstadter, le GEB)

Or si le paléolithique possède des symboles graphiques, ils ne sont pas articulés selon un mode logico-mécanque. De là il est permet - et c'est vertigineux - de tenter d'imaginer, de manière certes parfaitement spéculative, les catégories d'espace, de temps, de quantité qui ont pu être celles de l'espèce humaine au long de son développement. Spéculations d'ordre philosophiques nécessairement mais appuyées sur de nombreux domaines comme l'éthologie, les théories de la connaissance, la psychologie, la logique, la grammaire, l'ethnologie, l'archéologie bien sûr. (En me relisant, je trouve comique ces précautions oratoires: aujourd'hui il faut s'excuser d'être philosophe - comme si la philosophie s'apparentait à l'irrationnel - quand tout l'âge classique faisait du philosophe le penseur par essence. Leibniz, Descartes sont avant tout des philosophes tandis qu'Einstein ou Hawking sont des crypto-philosophes déguisés en scientifiques. S'excuser de philosopher? Et oui, il faut bien payer tribut à l'obscurantisme scientiste moderne, en précisant que scientisme n'est pas science, tout comme métaphysique n'est pas religion. "Dieu ?" Une question mal posée répondait Wittgenstein. Fermons la parenthèse)

Trop souvent on voit l'homme préhistorique - mot bien vague car la période est excessivement longue - comme un homme qui n'aurait pas nos techniques, mais qui par ailleurs penserait comme nous, aurait par exemple de la durée et l'espace une expérience semblable à la nôtre. Or cela est positivement faux. Comment pensait-on, comment ressentait-on quand le langage n'existait pas encore ? Avant qu'on ait inventé le feu, quand il fallait dormir dans un qui vive constant, limitant jusqu'à la possibilité de rêver ? Quelle était la durée quand l'obscurité hivernale les jours sans lune ni étoiles condamnait à l'immobilité et à la peur ?

Quelle est la métaphysique du ventre qui doit à la chance quotidienne sa pitance ?

L'homme moderne - et surtout le post-moderne - vit selon des catégories étanches, stratifiées: la science, la religion, la nature, la physique, l'esprit, la matière (encore que potentiellement la mécanique quantique ait détruit toute barrière entre esprit et objet, mais cela est loin d'avoir encore diffusé dans le domaine public, les "scientifiques" n'étant pas les moins réticents devant cette révolution conceptuelle). Or cette sratification en domaines étanches, s'il est permis de penser avec prudence que l'ethnologie éclaire quelque peu ce qu'a pu être "l'esprit préhistorique", cette stratification donc était inconnue de l'homme archaïque: ainsi les Canaques conçoivent la psyché humaine comme une nasse trempée dans l'eau: autrement dit, il n'y a pas vraiment de différence entre le dedans et le dehors, le moi et l'univers, le sujet et l'objet.

Je pense d'abord et j'agis ensuite. Ma tête guide mon geste. Mon acte est sous la dépendance de mon projet. Voilà ce que le moderne croit, car cela vraiment est de l'ordre de la croyance "cartésienne" (cf L'erreur de Descartes, A. Damasio). Mais en fait c'est plutôt la perception et le geste qui nous ont appris à penser, voir le percept geste qui nous pensent. C'est sur eux que nous avons construit nos catégories les plus abstraites: "maintenant= main tenant" / pourquoi la plupart des gens, sommés de fournir très vite le nom d'un outil et d'une couleur, répondent-ils "marteau" et "rouge". Parceque rouge serait phylogénétiquement la première couleur que nous ayons perçu (et là on est très bas dans la durée, avant même que nous soyons primates) et parceque marteau "casser avec un objet dur" est engrammé phylogénétiquement dans nos esprits/corps/muscles/nerfs dès le stade du pongidé.

Il est à ce sujet une thèse très intéressante (je n'ai pas les références sous la main) sur le dégagement de l'idée de ligne, de plan au travers du geste infiniment répété du tailleur de biface. C'est la main qui nourrit l'esprit, le sensible qui construit la géométrie. On pourrait d'ailleurs étendre ce genre de considération à l'invention de la durée..

Au delà du geste technique c'est donc d'archéologie des catégories perceptuelles, cognitives et symboliques dont il s'agit pour moi à travers l'archéologie expérimentale. Comment la pensée qui est la nôtre nous est-elle venue ? Comment l'évidence est-elle une construction, une é-laboration ? Peut-on s'affranchir du mur des évidences ? Travail d'étymologie des idées et des catégories par le geste, avec au passage une critique radicale de certains mythes scientifiques modernes: s'il n'est pas possible de penser en dehors de l'expérience, alors que signifient le passé, le futur, le big-bang, l'hypothèse anthropique des multivers - il existe des mondes auxquels nous n'avons pas accès ? S'il n'est pas possible - ce que les études cognitives mettent en lumière- de distinguer l'affect du percept, de réduire infiniment le rationnel pour l'asseoir fermement sur un socle physique (la quantité restante est toujours irrationnelle - Russel. Ou encore l'entier "naturel" "un" résulte d'une distinction de quelque chose sur un fond amorphe, insensé, et c'est le contraste utile - l'util d'Heidegger dans la traduction de je ne sais plus qui - qui crée la forme et donne le sens, une pomme existe car elle est bonne à manger, un danger parcequ'il faut le fuir, le rouge parcequ'il permet de sélectionner le fruit mur ou de détecter la femelle en chaleur, "choses" non pas neutres donc, non pas objectives, mais reliés à une pulsion, à un désir, à un vivant particulier, dimensions non pas générales mais reliés à la singularité du sujet, contingentes donc et non pas essentielles ou expression d'un nomos transcendant.). La rose est sans raison.

Dès lors, comment jauger la rationalité de recherches sur l'atome, positive dans leurs méthodes, mais rien moins que prométhéennes dans leur moteur occulte. Que cherche-t-on réellement au sein des cyclotrons ?Pourquoi en effet s'intéresser particulièrement aux hautes énergies plutôt qu'aux énergies moyennes - douces - qui sont celles du vivant, par exemple (voir les actes de l'excellent colloque de Cerisy, 2008, sur les rapports entre sciences de la complexité, biologie et sciences sociales, excellent à l'exception de l'intervention de Michel Rocard "complexité et politique", dont la banale médiocrité reflète le quasi coma philosophique des élites politiques institutionnelles) ?

Pourquoi s'intéresser au simple - l'atome, la particule élémentaire, le principe essentiel en médecine et autres réductionnismes - plutôt qu'au complexe? Quels sont les ressorts intimes de ces directions fondamentales, certes fondamentales mais comme pourraient l'être d'autres voies, d'autres directions tout aussi fondamentales ? Passionnante les recherches de Varela et les théories de l'enactment qui certainement sont propres à éclairer l'univers physico-mental des hommes primaux, tandis qu'en retour c'est grâce probablement à l'ethnologie que de telles perspectives ont pu s'ouvrir. On pourrait en effet avancer que nombre de peuples chasseurs cueilleur ont eu du temps quantique ou de la relativité générale l'intuition sensible (en gros les théories de l'enactment nient que la flèche du temps soient une catégorie physique. Ainsi la durée de certains phénomène physiques étudiables est de l'ordre de la femtoseconde (10 puissance moins quinze), ce qui fait des quelques dixièmes de seconde qui typiquement séparent un évènement externe de son aperception interne un océan de durée: plusieurs dizaines de millions d'années si la femtoseconde était distendue à l'échelle de la seconde. Selon ce courant de pensée - qu'on accroche au sciences de la cognition - la durée résulterait plutôt une construction phylogénétique et plus loin, culturelle).

Geste et représentation se situent sur un seul continuum. Lorsque je taille du silex, c'est une expérience totale, de la dureté, du geste, de la tendinite, de la répétition, de la frustration, du jet du percuteur qui suit le projet de la main/oeil/cortex, du silex qui résiste ou cède, et de cette conjonction particulière où le geste "sait qu'il l'a" avant le résultat effectif, conjonction intuitive où le temps semble presque se retourner (Ginelli ou Malaury, bien d'autres ethnologues évoquent de telles conjonctions, intuitions, prémonitions surprenantes, tout comme Feynman - un physicien - recourt pour expliquer les sauts quantiques à des intégrales de chemin résultant d'un calcul matriciel où espace et temps se confondent, où le futur emprunte les chemins du passé.

Si l'on questionne à fond les théories de la relativité et de la mécanique quantique, il faut en conclure à l'effondrement total de nos catégories d'espace et de temps. Hawking et Einstein n'ont rien dit d'autre, mais ils se sont arrêtés en chemin, refusant d'en tirer les conséquences morales et politiques (ce que Russel lui n'a pas refusé de faire).

Mais où chercher des représentations alternatives à l'espace et à la durée objectales qui sont les nôtres, dont le pur aspect de mythes ne fait à mes yeux aucun doute ?

Dans la paléontologie, l'éthologie, les théories de la connaissance, et l'ethnologie notamment qui met en lumière nombre de culture où l'homme ne connait pas cette fragmentation catégorielle: ici la science, là la métaphysique, ici le rationnel, là l'irrationnel, ici l'économie, là le travail, ici la valeur, là l'esprit, ici la Nature (on dit aujourd'hui "environnement" ), là l'homme, ici la physique.

Et cette identité d'évidence de tous les plans humains que l'ethnologie a mise en lumière peut probablement à la fois éclairer, vers le passé, ce que furent nos premiers pas à la fois musculaires et symboliques, au présent nous préserver des pièges de la représentation, notamment scientifique (la conquête de la lune est positive dans ses méthodes, irrationnelle dans ses motifs), et au futur délinéer des pistes pour sortir de ce qui apparaît aujourd'hui comme une catastrophe climatique et qui est au propre une crise symbolique où l'homme physique risque de disparaître piégé par les apories de ses représentations.

Postnéo

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7 août 2012 2 07 /08 /août /2012 21:26

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21 juin 2012 4 21 /06 /juin /2012 15:23

Quand dans l’exil profond

les yeux perdent la charis

quand la voix se dédouble

et les mots, les mots, les mots,

les choses, les gens s’alignent pâles

en corridors terrifiants

quand la vie exsangue

sue la douleur au long des autoroutes

l’être ne tient plus qu’aux seuls fils de sa marionnette,

raccord cassé

rien de plus simple

ne reste qu’à dormir

étouffer la souffrance

acheter des fleurs

qui sont des papillons aptères

tracer sur du papier muet

plutôt que de casser le corps

amours mortes aux portes de l’Enfer

étranglement aphone

visage à jamais alourdi

jeté en jonché en son jardin

en pâture aux vautours

ou aux bipèdes gais

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Published by Stephane Calence - dans Oésie
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