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10 juillet 2013 3 10 /07 /juillet /2013 20:51

Il faut se rendre à l’évidence. La morale est mauvaise pour les affaires. Elle est archaïque. Elle interdit le progrès, limite les échanges : on ne peut pas vendre l’air ou bien encore les êtres humains. Pour assurer la croissance, il importe donc de supprimer toute idée de morale. 

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Published by Stephane Calence - dans Iilosophie
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16 mai 2013 4 16 /05 /mai /2013 11:28

Formidable : sous nos yeux ébahis, la mission Planck a diffusé mondialement un instantané pris à peine 380 000 années après le big-bang !

Retenons nous d’éclater de rire : que de vices logiques enfilées sur cette déclaration ! « L’ éternité ; c’est long, surtout vers la fin ! », se gaussait le regretté Pierre Dac. L’histoire du big-bang ne tient pas debout. Que peut donc signifier 380 000 ans après le big-bang ? L’année est un référentiel purement humain : l’année est étymologiquement l’anneau, celui qui va du solstice au solstice. Comme le rappelle le logicien Souriau,  c’est en comparant son propre pouls au balancement d’un lustre que Foucault découvrit la régularité du battement du pendule.  Aucun étalon ne peut-être trouvé en dehors de la sensation. Tout mètre est nécessairement anthropomorphe. Aucun étalon au surplus, n’échappe aux lois intrinsèques de l’univers. Il en est le sujet, non pas le maître.

La modernité mesure officiellement l’espace et le temps par le battement du césium. On pourrait croire cette unité plus rationnelle que le battement du cœur de Foucault : en réalité, il n’en est rien. Le choix de cette unité de mesure reflète profondément  une doxa matérialiste, affirmant qu’il existe, en dehors de toute perception, une matière, une réalité per se, posture que Schopenhauer qualifie d’idéalisme matérialiste. Le choix du césium comme unité pose ainsi comme possible une technique neutre intervenant objectivement sur la matière. En réalité la technique, qui est d’abord mesure, quantification, repose sur un ordre social, économique, politique, culturel qui reflète les rapports de forces sociaux, à l’échelle globale comme de proximité. 

Avec cette image, la mission Planck propose le big-bang comme si on y était ! 

Les techniques de manipulation des signes sont de simples outils. Elles permettent des prédictions que l’observation ensuite confirme ou non. De simples outils ne désignent pas de signification particulière. Si l’on oublie que tout étalon est nécessairement anthropomorphe, l’outil-signe pris au pied de la lettre induit des interprétations fautives.

Une photo prise 380 000 ans après le big bang !Frissons. Belles images, belles recherches.Mais ce sont des images, seulement des images.

Comprendre les images, non plus de l’extérieur, en terme de quantités physiques réelles, objectives, mais dans la manière dont elles se forment comme phénomène, perception, sensations, concepts et enfin représentations et discours  conscients.

La physique classique a jusqu’ici étudié en profondeur la face objectale du phénomène. l’étude de sa face interne est à peine entamée. 380 000 ans après big-bang, il n’y avait personne. Il ne peut donc y avoir une photo, une image sensée représenter une réalité rencontrée et enregistrée, car il n’y eut aucune rencontre, aucun enregistrement coprésents à l’événement. L’image est ex-post. Quelque chose cloche dans notre façon de nous représenter l’univers, l’espace, le temps.

Ce qu'il advient sur le filtre de la rétine, ce qui court au long du chiasme optique, ce qui se projette ensuite sur le récepteur de mon cortex, dont la complexité égale celle de l’univers, toutes les représentations, les logiques, formalismes et discours, ceci n’existe que parce qu’il y a face à l’univers un récepteur vivant. Il n’est pas un observateur externe, dégagé, inaffecté,  mais interne, inclus, soumis à l’univers comme la goutte à l’océan, dont il reçoit toutes les influences sans jamais pouvoir s’en dégager.

Les neurosciences ont dégagé l’abyssale profondeur de complexité qui tout au long de la chaîne visuelle construit la perception visuelle. Deux surfaces, les deux rétines, abreuvent le chiasme optique au câblage infiniment complexe projeté ensuite via d’autres nœuds, fourches et instances encore sur le cortex. La lumière est un continuum de longueur d’onde que la perception visuelle construit en image en utilisant trois (voire moins) types de récepteurs. La vision transforme un continuum en trois vecteurs. Une dimension fourche en  trois. Elles sont arbitraires – d’autres animaux voient différemment. La perception est sous-tendue par un flux sanguin assurant le flux de comburant, de carburant et celui des déchets. 

Et tout cela bien sûr baigne à la fois dans la majestueuse lenteur et les lointains infinis du cosmos relatif et la soupe virtuelle quantique toute bouillante de possibles dont certains coalescent, figent, décohèrent, font événement, inscrivent une trajectoire.

Nous croyons voir le monde tel qu’il est. En réalité la moitié se construit de l’intérieur depuis les lieux très primitifs les plus fins, l’interaction quantique et s’éploie en spirales de synthèses finalement joué dans le cortex sous forme de concept et de représentation consciente. Ce déploiement construit la durée et l’espace, l’arrière, l’avant, l’après, la consécution, la causalité. Aucun discours, naturel, logique, mathématique n’échappe à la fatalité d’être déjà pris dans l’espace et le temps. Il se déroule toujours « ensuite », « après » sur le terreau de primitifs germes, qui en eux-mêmes, nécessairement, sont atopiques et achroniques. Leur empilement forme par complexification les catégories de l’espace et du temps.

Accepter qu’un cliché représente « l’univers 380 000 ans après le big-bang » relève d’une interprétation fausse. Il est regrettable dès lors qu’elle soit communément reprise par les scientifiques et les philosophes eux-mêmes. Remonter « en arrière » dans la construction du temps  sans « faire semblant » est donc une tâche ardue.

La théorie relativiste indique qu’aux premiers instants tout n’est que radiation, explosion d’énergie où se confondent encore indifférenciées gravité, forces atomiques, espace, temps. La théorie implique qu’à la condition limite, au sein d’un trou noir par exemple, temps et espace échangent leur orthogonalité : le temps devient parcourable, tandis que l’espace reste fixe (1)

La mécanique quantique accepte la non localité dans l’espace et le temps. Une particule se désintégrant parcourt l’ensemble des chemins de l’univers (intégrale de chemin de Feynman).  Les particules intriquées (paradoxe ERP : Einstein-Podolsky-Rosen) sont des dyades résonnant à l’unisson instantanément quelle que soit leur distance dans l’univers. 

La photo proposée par la mission Planck représenterait donc l’univers      380 000 ans « après » le big-bang ?  Bla, bla.

Elle représente une portion du temps nécessaire à l’acquisition des données dans un univers qui hérite des conséquences de l’événement étudié. Autrement dit ce cliché est un objet extérieur – une photo papier, un fichier de données électronique – mais aussi un objet intérieur et une représentation qui incorpore les caractéristiques d’espace et de temps postérieurs à l’événement génératif de la possibilité d’en prendre connaissance.

La perception et la représentation sont toujours actuelles. Le flux biologique et quantique sont leur support actuels. On ne peut voir qu’un instantané actuel du big-bang, là présent. La lumière qui provient de l’étoile n’est pas d’abord ancienne ou éloignée, mais d’abord présente. Leur distance et leur passé sont construits ex-post.

Scandaleux ? Mais fructueux, car il nous faut construire de nouvelles représentations pour accommoder la seule racine sensible du réel, la sensation actuelle. A notre disposition des ressources telle la topologie, la géométrie simplectique, la logique, la théorie des nombres typographiques, la théorie ensembliste et les structures de groupe ou d’anneau, l’étude des oscillateurs stochastiques, la typification des arborescences, les mathématiques du vivant, les neurosciences, l’éthologie, l’ethnologie… Pour notre aide des figures telles celle de l’hologramme, du vortex, qui toutes deux n’ont pas d’existence propre – le courant renouvelle sans cesse les molécules d’eau du tourbillon, les figures d’interférence ne se maintiennent que dans le flux du virtuel : seule la figure est stable.

Pour la maya hindouiste, le phénomène – mon esprit, ma perception sensible -  est un mirage d’interaction à l’intersection de l’univers et d’une singularité, moi. Cette  perspective, est en accord avec les fluctuations du vide quantique – notre moderne premier moteur – dont par décohérence surgissent les phénomènes au sein d’une théorie ondulatoire de champs fluctuants.

Le réel est-il autre chose que directement instantané d’abord ? C’est parce qu’il est instantané d’abord que nous pouvons construire des séries consécutives que nous nommons durée. Elles dessinent des trajectoires au sein d’un univers où tout n’est que scintillement croisés, de telle sorte que l’univers en toute ses parties se reflète en lui même en séries infinies, tel un hologramme.  L’événement est la trace dynamique, orientée d’une singularité croisant le flux virtuel. La trajectoire de cet événement, vu de l’événement, est son histoire. Mais rien n’impose que le flux sur le fond duquel l’événement se déroule, se manifeste, contienne des dimensions comme l’espace et le temps. Une quinconce sous quelque angle qu’aperçue dessine des perspectives ordonnées.

Les consécutivités sont  toujours contingentes au lieu d’où je parle.  Et avec elles tout discours, toute rationalité, qui sont des chaînes de symboles, d’opérations, et de concepts. La rationalité n’a pas de lieu absolu dans l’univers. L’univers est fondamentalement a-rationnel, a-métrique. « La rose est sans raison ».

Temps et durée sont des constructions secondaires à l’instant. Le sens de la trajectoire sur le fond neutre du flux peut être assimilé au second principe de la thermodynamique, déterminant un « avant » et un « après ».

On sait désormais observer des évènements psychiques élémentaires dont la durée extrêmement brève varie de la femto à l’atto-seconde (10-15 à 10-10 seconde). Ces brefs instants, si on les dilatait pour en faire des secondes et la seconde initiale dans les mêmes proportions,  cette dernière durerait des milliards d’années. Et c’est sur le fond de cet instant immobile et atopique que se construisent tous les phénomènes dont nos représentations.

Il ne faut que d’infimes durées pour que le virtuel quantique se transforme en réel palpable, que de suspendu dans la non localité et l’éternité indifférente il se matérialise dans l’espace et le temps.

La photo représenterait l’univers 380 000 ans « après » le big-bang.

Bla, bla. Ni la mécanique quantique, ni la relativité générale , ni le bon sens ne disent que l’espace, le temps, sont quantités qui n’auraient l’une avec l’autre rien à voir, dans une neutralité indifférente,  surveillées de l’extérieur par un spectateur posant sur leur jeu le regard fixe et froid de l’être transcendant.

Bougez le coude : vous avez déplacé votre membre dans l’espace. Mais tout a bougé avec lui : le temps a coulé, les choses se sont transformé, vous avez respiré, le sans a tourné, des milliards de réactions biologiques ont pris place, des trillards de trillards d’interactions ont eu lieu.

Ont lieu.

Rien ne saurait être fixe. Le flux crée le sablier et la figure. Nous ne pouvons faire autrement que juger depuis le vivant. Toute connaissance est nécessairement ex-post tandis que la sensation est actuelle. Alors restons en aux plus indéracinables des évidences.

Quelles sont-elles ?

La première est celle de l’instant :

la sensation de l’existence est directe, toujours au présent. Le passé est une abstraction. Je touche maintenant l’os de dinosaure. Mais le dinosaure vivant est une abstraction. Le passé n’est pas réel. Il est reconstruit sur le terreau renaissant actuel de l’efflorescence phénoménale, que l’on peut comparer à  la décohérence quantique.

La seconde est celle-ci : bougez votre coude. Il a changé de place. Mais pas seulement lui. La scène entière et vous avec avez bougé dans le temps.

A cette double mobilité, dans l’espace et dans le temps, l’homme technique ne porte guère d’attention qu’à l’espace. Le temps est la toile neutre sur laquelle se déroulent des évènements essentiellement spatiaux. Par exemple un accident de voiture, dont on retiendra surtout la tôle froissé, un muret déchaussé. Mais on pourrait s’intéresser au moment où survient cet accident, et tenter de tracer toutes les lignes qui concourent à cet instant du temps.  

Avec le déplacement de votre coude, l’univers entier a changé, pas seulement la place de votre ulna. Double mobilité de l’espace et du temps centrée sur la perception qui évoque le temps des mythes et des rites, où la durée s’inscrit dans la chair des phénomènes, non pas à côté.  Le territoire et les jours ne connaissent pas les catégories fixistes abstraites de l’espace et du temps.

La durée n’est pas variable neutre. Elle détermine la topologie, le lieu, la forme de tous les instants « futurs » qui dérivent du présent. Ainsi le futur d’une espèce est en partie contenue dans le stock actuelle de ses gènes.  Pour certaines cultures, le futur est derrière, car il est inconnu, quand le passé est devant, connu.

Je suis persuadé que de nombreuses cultures souches, sans avoir aucun des outils conceptuels dont nous disposons, ont eu de la nature de l’espace, du temps, de la causalité des intuitions sensibles cohérentes avec les théories de la relativité et de la mécanique quantique.

A l’inverse, je crois que la représentation contemporaine de l’espace et du temps est factuellement fausse (et au surplus dangereuse). Les mythes inconscients que nous projetons sur le temps et l’espace nous privent d’une sensation plus juste des phénomènes du quotidien. Dans l’instant n’intervient aucune trivialité : le nanoscopique quantique rencontre la pluie cosmique dans l’œil du promeneur nocturne. Toutes les échelles interagissent. 

Les Sauvages levaient le bras et touchaient le ciel. Le mythe est vivant. Le monde, sa magie, ses couleurs sont la source  où l’univers miroite en lui-même sans autre raison que de miroiter. Il y a un premier moteur, un outre monde, mais tabou, interdit, ineffable, indicible.

A l’inverse l’homme occidental croit qu’il existe des lois - credo, credo ! - au sein du maelstrom phénoménal dont la connaissance lui permettrait de percer le mystère de l’univers, se rendît-il possesseur de la mère des équations, d’une théorie des théorie, d’une théorie du tout. Mais ces lois, nous ne pouvons les formuler qu’en usant de symboles et d’opérations qui s’articulent en chaînes,  elles-mêmes produits ex-post, inscrites déjà comme toute description et tout dénombrement, dans la durée.

 

- 380 000 ans après le big-bang ?

- l’univers ayant 13.7 milliards d’année nous avons donc réussi à remonter de 13 699 620 000 ans !!!

 

380 000 ans ? Est-ce beaucoup ou peu ? Le sens commun se méprend sur la brièveté de la seconde. A cela il y a une raison. La seconde est peu ou prou l’empan de notre perception triviale : on ne se souvient plus au bout de quelques secondes d’un numéro de téléphone composé ; le temps de réaction typique entre perception d’un feu passant au rouge et l’appui sur la pédale est de quelques dixièmes de seconde. C’est en comparant le balancement d’un lustre à son propre pouls que Foucault aurait découvert la période du pendule : le mètre, congru au bras, bat la seconde, congrue à l’entendement.  Mesure anthropomorphes toutes deux : c’est à ce seuil qu’intuitivement se fixent et la préhension brachiale et l’appréhension réflexive triviale.

Toutefois les durées inférieures à la seconde n’échappent pas à la scrutation des savants, neurologues, cogniticiens, et physiciens.

Ces spécialistes s’intéressent à des « évènements » primitifs qui par une cascade en boule de neige de cohortes de trillards d’interactions, d’arborescences fractales, d’empilements, de strates, de spiralement constructif,  de complexification où fulgurent à chaque échelle de nouvelles émergences et synthèses mènent quelques « instants » plus tard à une idée sous notre crâne.

L’échelle de des évènements « cognitifs » simplex est celle de l’atto-seconde (10-19 s.) On le rappelle : si l’on dilatait chacune de ces atto-secondes pour les grossir à la taille d’une seconde, alors la seconde dilatée dans la même proportion durerait plusieurs milliards d’années.

La durée triviale, la limite en deçà de laquelle les phénomènes perdent leur clarté peut nous paraitre courte. Mais le physicien, le biologiste, le neuro-spécialiste savent qu’elle est touffue et grosse du présent. Le battement de l’atto-seconde contient en germe la longue et lente surgence du présent trivial, la complexification explosive de l’étincelle, l’auto-synthèse de vibrions génératifs en masse biologiques auto-répliquées. 

L’évidence sensible de la durée triviale est la pointe émergée de cette superposition dynamique, de ce grouillement, de ce foisonnement de battements, du plus ample au plus ténu. Chacun oscille en sa durée et lieu propre tandis que la superposition instantanée de chacun des espaces et durées singulières construit le phénomène,  figure macro-phénoménale dont la stabilité reste assise sur le flux. Vivre, c’est manger, respirer, excréter.

L’évidence sensible, triviale, est la trajectoire de la singularité  inscrit dans me flux qu’elle croise. Elle est la queue de la comète singulière lancée sur son erre au sein du gigantesque hologramme que pourrait être l’univers dans une théorie ondulatoire des champs où rien ne s’exprimerait qu’en terme de variations, de figures d’interférences, de stabilités dynamiques : vortex, hologrammes, fractales, oscillateurs. Chaque partie de l’hologramme renvoie au tout, que cela soit dans l’espace, mais aussi dans la durée.

Le phénomène est cette superposition d’instants alignés, dont chacun frappe sa propre monnaie de lieu et durée. Lors,  rien d’étonnant que l’univers entier se construise en une poignée d’instants. Rien d’étonnant qu’en une poignée d’instants explosent, s’éploient, s’intriquent, s’organisent au long d’inimaginables synthèses les chaînes biologiques qui finalement me permettent de penser, écrire, transmettre. 

Il suffit de cette poignée d’instants pour construire le monde sensible, pour distinguer un avant et un après au sein des représentations ; une cause et une conséquence. Elles ne sont au fond que l’illusion intrinsèque de ma trajectoire déroulée sur le fond holographique infiniment fractal de l’univers, et constituent un film d’images où des évènements se suivent dans un ordre récurrent.

Il n’est pas nécessaire que ce fond contienne en propre aucune cause ou aucune conséquence pour ne pas néanmoins admettre sans les contredire toutes les consécutivités, durées, espaces relatifs aux singularités qui le parcourent.

Toute trajectoire, toute singularité emporte son espace propre, reflet singulier dans le miroir holographique dont elle est pourtant une image totale. Toute image de l’univers que collecte la singularité ne peut pas ne pas refléter sa position unique dans l’univers. De sorte que tous les objets de son environnement, fussent-ils psychiques, sont également le reflet de cette position singulière dont ils ne peuvent s’extraire.

Le photographe a exposé au dixième. Mais nous savons qu’en un dixième de seconde, d’indicibles processions de milliards et milliards d’évènements se sont intriqués, pour nous amener le monde et moi, visibles  et vivants, ici et maintenant, tandis que simultanément dans mon dos l’univers bruit, résonne, vibre, craque d’une quantité colossale d’évènements, d’interactions, de chocs, d’influences, de conjonctions, de discrétions, d’abimes.

La superposition instantanée de tous les états, de toutes les dimensions, de toutes les échelles : voilà l’image, la chair de la sensation, de la réalité, de l’espace, de la durée. 

Le photon, voyageant dans le vide a une vitesse proche de la lumière, m’apporte soudain l’information d’une étoile qui brille au ciel. En échange de quoi il disparaît, ou au moins cède une partie de son énergie.  Ce miroitement peut s’interpréter comme l’image présente du lointain passé de l’étoile. Mais il est d’abord présent. Je n’ai pas la possibilité de m’extraire de ma durée et de mon lieu. Ce que je vois, c’est maintenant un ciel étoilé. L’histoire que je plaque sur ce ciel, apparaît-elle scientifique, ressemble à ces totems animaux, à ces héros, dont les mythes peuplent la voûte du ciel : des « histoires » à rebours, des rationalisations secondaires.

Sur ma rétine singulière lancée dans l’univers se brise la course d’un photon. L’élan brisé devient information : il y a une étoile là-bas au fond du ciel.

Voilà l’événement vu côté rétine, côté cerveau, côté conscience, le plus en arrière plan des écrans.

Mais que s’est-il passé coté photon, ce paquet d’onde centré ? S’il voyage à la vitesse maximale, explique la théorie, il est sans lieu et sans durée. Aucune durée ne teinte son éternel présent comme il glisse ineffable dans le vide et s’éploie dans toutes les directions sans perte ni effort. Soudain il percute quelque chose. Son paquet d’onde oscille comme gélatine, se dissout, transmet son énergie : une information se crée, une perspective nouvelle se dessine. Absorption du photon : voilà la racine de la perception, voilà où se dissout l’éternel glissement immobile dans le vide du photon.

Au lieu du choc, un nouveau système oscillant,  une figure d’interférence nouvelle, un vortex original, un attracteur original, réduits, décohérés, inscrivent le halo de leur espace temps 

Mais le photon,  qui rend possible la succession des scènes – aucune  interaction n’est possible dans l’univers sans échange d’un moment, d’une particule - ne contient pas le temps qu’il propage. Sa glissade à la vitesse-limite s’effectue hors du temps.

Le photon qui initie l’information d’où émerge une représentation inscrite dans une durée et un espace singuliers plane aux conditions limites «  à l’horizon » dans un référentiel éternel qui ne contient ni avant, ni après, ni cause, ni conséquence. Et pourtant, le photon éternel crée l’espace et le temps au lieu où il est absorbé, détruit.

L’espace-temps n’acquiert une forme que lorsque le fond perd un degré de symétrie, décohère. La lumière sur la mare primitive aura eu un effet chiral, puisque l’intégralité des molécules du vivant dévie la lumière sur le droite.

Le photon glissant dans le vide à l’abri de toute interaction est le cas idéal, limite, à l’horizon. Tous les photons ne voyagent pas à la vitesse de la lumière, C. Souvent leur « vitesse » n’est qu’une fraction de C : C/n (Russel). Or C réfère à l’espace-temps, cette quantité mêlant espace et durée comme trame et chaîne, desserrant plus ou moins les relations entre elles comme C s’éloigne de sa valeur limite et rejoint les limites sensibles du trivial.

Certains bolides photoniques idéaux glissent « infiniment actuels » sans affecter l’espace-temps ni être affectés en retour. D’autres, moins célères par rapport à la vitesse limite sont « moins infiniment actuels ». On le vérifie à l’aide  l’instar d’horloges atomiques dont les présents synchrones à terre divergent quand leur vitesse relative sur le fond de l’univers change, l’une étant mise en orbite.

Notre présent est bien la somme instantanée de tous les présents relatifs à notre singularité , la superposition synthétique pérenne d’une figure sur un fond labile d’ondulations, de vibrations, de résonnances, exprimée depuis les échelles cosmologiques quasi unitaires (C proche de 1) jusqu’aux limites nanoscopiques, quantiques. Dans les deux hypothèse, de manière remarquable, les limites nano et macroscopiques intègrent le nombre de Planck.

Un téléfilm des années 70 montrait un cobaye dont le temps propre par quelque miracle scientifico-cinématographique avait été poussé aux abords de la vitesse limite. Il se trouve plongé dans une métropole trépidante, où tout, a part lui, est presque immobile. Son univers et l’autre courent en parallèle, bien que centré sur le même présent. La forêt des gestes de la foule se meut à la vitesse de pousse des séquoia. Les véhicules sur les boulevards s’écoulent à la vitesse des glaciers. Le héros tente en vain de rester suffisamment longtemps immobile pour se rendre perceptible. Mais quelle réaction « rapide » espérer ?

« Rapide, lente, brève, fugace » : qualificatifs utiles mais trompeurs. De son propre point de vue, la singularité n’est ni lente ni rapide. Elle existe depuis et au sein de son propre espace-temps, qui règle pour elle le pas des évènements.  Elle ne peut avoir d’autres références que sa propre durée intrinsèque, triviale, évidente, centrée sur l’instant.

Toutes les échelles de durée coexistent toutes centrées sur l’instant et synthétisant différentiellement diverses échelles centrées sur le phénomène : moi, ma vie, mon horizon, mes projections. La chauve-souris, dont le monde est fait d’échos kilohertziens, l’éphémère dont toute la vie est contenue en une journée,  la mouche qui dans une salle de cinéma ne voit qu’une succession d’image arrêtées, le colibri dont les ailes battent si vite qu’elles échappent à la scrutation humaine quand pour l’oiseau le battement est adéquatement lent pour le contrôle du vol, ont de l’espace et de la durée une sensation, une connaissance tout aussi triviales et évidentes que la mienne, mais qui ne coïncident pas nécessairement, sauf en un point de capiton, l’instant. Et la particule qui interagit à haute énergie et haute célérité pour s’anéantir presque immédiatement, aura duré de son propre « point de vue » spatio-temporel presque infiniment.

La superposition vibratoire, la figure d’interférence à l’intersection d’une trajectoire et d’un flux : voilà le phénomène. Encore faut-il disperser une possible interprétation erronée. Il n’y a pas « d’abord » les infra-évènements cognitifs battant l’atto ou la femto seconde, que la seconde contiendrait comme des sous-multiples. La seconde n’est pas le simple cumul d’évènements simplex, de sorte que la seconde contiendrait 1019 atto-secondes. Car à ces dernière échelles interviennent des phénomènes quantiques sans durée ou lieu intrinsèques. L’atto-seconde et la seconde coexistent : leur centre mutuel est l’instant : leur rapport est celui du simple au complexe plutôt que du simple au multiple.   Toutes les durées sont singulières et toutes centrées sur l’instant. Le temps trivial est la superposition singulière – durée et lieu - de tous les évènements partie prenante du phénomène, chacun battant  son rythme propre dans un espace propre. 

Dès lors, une portion d’univers translatant dans le flux s’apparente à une succession d’états, une succession de diapositives. Mais selon qu’on en considère la succession, ou par transparence l’empilement, les idées qu’on se forme de l’espace et du temps divergent radicalement.

Pas la moindre pensée, pas la moindre émotion, pas la moindre sensation, pas le moindre percept n’échappent au flux de sang nécessaire à l’oxygénation du cerveau qui renvoie à la nécessité de manger qui elle-même traduit la nécessité du vivant de se maintenir loin de l’équilibre pour constamment recréer son ordre propre (néguentropie).

L’hologramme, le vortex sont des figures qui rendent accessibles à l’intuition la relation entre consommation et pérennité, entre stable et stochastique, entre figure et flux. 

Comme l’hologramme, le vortex est une figure dynamique pérenne dans le flux. Flux, d’eau, de rayonnements, d’énergie,  constituent la condition de stabilité du vortex : le mouvant conditionne le pérenne. Les mathématiques du vivant, en tant qu’il ne se maintient que par le flux de nourriture qu’il entretient, considèrent l’organisme comme un vortex, un attracteur étrange créateur d’ordre sur un fond entropique. 

Les conceptions de la mécanique classique, celle qu’ont retenu la plupart des gens et dont les élites  parviennent peu à se dégager, restent fixistes. Il existe des objets externes permanents.  Le flux, l’impermanence phénoménale, la non pertinence essentielle de la consécutivité s’intègrent mal au sein de l’interprétation judéo-chrétienne de l’univers, marquée par une durée tendue entre un début et une fin suivie de la résurrection des corps.  Le judéo-christianisme affirme à la fois la matérialité du monde et son inscription dans l’histoire. Les philosophies asiatiques doutent à l’inverse de l’histoire et des apparences phénoménales.

Ici on insiste sur l’externalité - je peux manipuler des objets, les changer de place sans qu’ils se transforment ; là, on tend la focale sur l’internalité de la sensation, le dialogue actuel et singulier d’un centre avec un tout qui l’englobe. 

Toutefois, relativité, mécanique quantique, oscillateurs logiques, structures ensemblistes, neurosciences in vivo, etc, ont des dernières décennies brouillé la nette distinction cartésienne entre esprit et matière, entre phénomène et raison.

« Bye, bye, les points. Vous avez fait du bon travail mais vous êtes désormais inutiles » s’exclame Souriau, qui propose de les remplacer par des matrices, où temps et espace constituent des variables subjectives tandis qu’intervient la constante de Planck, comme reflet de la nécessité. Il ne s’agit plus de faire comme s’il existait une réalité extérieure tangible et un observateur, neutre, transparent, mais d’étudier comment fonctionne cette dyade dont les pôles n’existent pas l’un sans l’autre. 

Fondamentalement relativité et mécanique quantique – et fort notablement l’intrication quantique - disent que le passé est une fable. Cause et conséquences entretiennent des relations non pas linéaires mais complexe,  car la durée elle-même est une explosion complexe instantanée.

Le passé est une fable. Imaginez le scandale !

Sans temps, que faire de notre histoire, que faire de Mahommet, de Jésus, du Progrès, de la Croissance, de Dieu, de la Raison  ? Sans futur comment croire aux promesses d’un chef ? Sans désir repoussé, comment accepter le travail et sa douleur présents sans l'espérance qu'ils combleront demain nos désirs ? Comment justifier l’agio ?

On vit très bien sans histoire. On vivait très bien. 

Les aborigènes d’Australie ont traversé plus de quarante millénaires sans annales autres qu’orales, autres que peintes sur les parois ou inscrites dans la roche, et même dans leur gène puisque la culture, en autorisant ou non telle ou telle union favorise certains gènes plutôt que d’autres. La culture des Aborigènes d’Australie constitue la culture la plus durable historiquement connue. Peut-être y en eut-il de plus durables encore, leur trace à jamais enfouies dans les profondeurs paléolithiques ? Avant de sombrer devant Chronos et son big-bang, les aborigènes d’Australie traversèrent des milliers d’aubes sans se préoccuper d’histoire. Ce dédain fit leur pérennité. Leur représentation de la durée, où l’hier et le demain étaient sans pertinence, leur permis de durer.Temps cyclique, sans nette séparation entre le rêve et le réel, le présent et l’outre-monde, la durée et le rite.  Séries alternées d’aubes, de crépuscules, de chasses, d’affûts, de fulgurance de la lance qui tue, comme perdure co-présents le monde palpé et le monde rêvé, où communiquent le chasseur éternel et sa proie éternelle. 

En dessous et au dessus de l’alternance des jours, le lieu où le serpent mythique a de toujours rampé, le kangourou boxé, les anciens gravé le rite que l’on revivra au long des siècles, renouvelant toujours ce lien entre les hommes et leur univers. Le rite transforme le corps physique en corps magique, en corps transcendant : battements, clapements, cliquètements,  rythmes, pas, danses, muscles, sueurs,  halètements viscéraux du didjeridoo, transe ! A la lueur mobile du fanal, renouveler le monde tel qu’en lui-même le songe l’a laissé. Chaque génération retrace l’ancien trait, l’antique piquetage, prolonge une échine, emprunte une ligne pour esquisser la croupe d’un autre animal, suggérant une perspective.

Le rite est bien cette perspective de recréations magiques périodiques,  cette superposition à travers la durée d’intentions toutes polarisées autour d’un même centre. Qu’importe que les plans s’imbriquent, que les figures se superposent ou empiètent les unes sur les autres. A travers nous, les ancêtres continuent de rêver le monde, toujours mobile sans cesser d’être le même. 

Ces conceptions, à l’instar des théories d’avatars, de démons et de déités de l’hindouisme, relèvent d’intuitions essentielles que la mécanique quantique ou la relativité dévoilent par d’autres voies.

Si la théorie est juste, le big-bang continue à se produire à l’horizon et au delà. Einstein limite l’extension de l’univers à l’horizon d’au delà duquel aucune information ne peut plus parvenir.  Des marges visibles de cet horizon nous parvient un instantané anthropomorphe « 380 000 ans après le big-bang ». Faut-il  en conclure que le big-bang dure, qu’il ne cesse de se produire ? Ou bien que la question du temps est une question mal posée, comme le dit Wittgenstein à propos de Dieu ?

Les résistances à une nouvelle interprétation de l’espace, du temps, de la causalité, seront nombreuses, mais pas insurmontables. Les outils physiques, astronomiques, mathématiques, logiques existent pour soutenir des conceptions nouvelles. Il faut rester l’esprit « open », comme nous y invite  le moraliste Jean-Claude Van Damme. 

 

(1) Ceci suggère, à titre très conjecturel,  une  relation de l’espace à la durée de la forme E m D, m étant un opérateur matriciel autorisant l’orthogonalité, où pourraient intervenir des nombres zétas, qui rendraient compte des intégrales de chemin. Dans la soupe on pourrait jeter des irrationnels, les nombres premiers, et nécessairement,  comme le propose Souriau, le résidu de Planck.

 

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7 janvier 2013 1 07 /01 /janvier /2013 20:55

La croyance contemporaine est que la physique

recèle des Lois qu’il suffirait d’étudier pour comprendre le monde .

Cela nous donnerait la recette transformant  l’ α en l’ω,

ce qui nous rendra heureux.

 

Les choses ne sont pas si simples.

Car ce que l’on observe,

c’est toujours soi en train de s’observer.

On ne peut faire autrement,

même si l'expérience est reproductible

et le résultat prévisible à souhait :

frapper mille fois le poing contre le mur 

fait mille fois mal.

La cinétique du poing est relativement bien connue.

Mais ce qu’est subjectivement la douleur,

comment la connaître ?

Etonnant, oui, qu’au genre près

la physique et le physique soient le même mot.

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6 janvier 2013 7 06 /01 /janvier /2013 12:21

Le mot travail fait débat.

 Sommes-nous essentiellement des travailleurs ? Ne sommes-nous d'abord que des travailleurs ? Notre identité politique doit-elle principalement se référer au travail ? Si tel était le cas, en quoi briserions-nous d’avec la centralité de la valeur travail dans l’oppression capitaliste comme dans la tradition judéo-chrétienne ? Qu’est-ce qui distinguerait alors des sociaux démocrates et de leur pitoyable tentative d’adapter le capitalisme ?

 Le mot travail est un mot miné. Ses sens sont nombreux et il est préférable de les éclaircir pour ne pas tomber dans les pièges de la sémantique pernicieusement tendus par les classes qui définissent le sens, les concepts et les symboles. Les limites de notre langage fournissent les limites de notre monde, disait Wittgenstein.

 Marx lui-même emploie le mot travail dans deux sens différents :

-    travail, comme exploitation, comme temps aliéné, actvité subordonnée

-    et travail comme progrès de la condition humaine, comme progrès créatif.

 Travailler peut  vouloir dire : assurer sa subsistance. Mais est-ce que je travaille librement ? Est-ce que je choisis mes conditions de travail, l’environnement économique de mon travail ? Les conditions dans lesquelles je dois « gagner ma vie » sont celles qu’on m’impose. L’emploi est celui qu’on me donne, dans des conditions de rareté, de chômage, crées au nom de la compétition économique,  ni égalitaires, ni équitables et destructrices du tissu social et de la planète.

 Travail comme devoir vital et travail comme nécessité vitale sont deux conceptions bien distinctes.

Comme devoir assumé, le travail est liberté. Comme nécessité incontrôlable, il me domine.  Chômeur, érémiste, stagiaire, intérimaire, intermittent, précaire, salarié, je ne suis jamais débiteur de ma vie que par la spoliation que d’autres font de ma force de travail et ma créativité.

 Mon droit à vivre, à exister, à travailler, est absolu. Je n’ai pas à gagner ma vie. Je n’ai pas à la justifier. Vivre n’est pas une dette. C’est mon droit absolu. En conséquence, il est aussi de mon droit est absolu de réclamer, de saisir de vive force si nécessaire, les éléments fondamentaux de ma subsistance : nourriture, vêtement, santé, espace, sol, toît, chaleur, eau, air. 

 L’école, les média, la publicité, les technologies, les normes , les règlements,  les lois sont là pour me persuader du contraire. Que rien ne m’appartient. Que rien ne m’est dû. Que c’est un devoir de travailler plus gagner plus pour dépenser plus pour travailler plus, pour polluer plus, pour gâcher plus l’avenir collectif et global.

 Le travail n’a valeur positive que s’il permet l’autonomie économique, c’est à dire politique de la personne. S’il s’agit simplement de reproduction de la force de travail, voire son épuisement à terme (c’est aujourd’hui le cas avec les travailleurs pauvres) le travail n’est qu’aliénation.

Travail donc veut dire tout à la fois autonomie et aliénation. « L’esclavage c’est la liberté » disait Orwell (1984)

 Les aristocrates de l’ancien régime avaient en horreur le travail subordonné. Mais il leur importait de transmettre ou d’accroître l’héritage et le prestige de leur lignées, ce pour quoi ils ne ménageait pas leurs efforts ni leur travail. Rome distinguait l’otium, activité intellectuelle, artistique, politique, et les tâches pénibles ou répétitives de gestion et de production, confiée à des esclaves. Dans une entreprise, le travail gratifiant n’existe qu’aux étages supérieurs. Dans un sens on peut même dire qu’en haut on ne travaille pas. Mais entretenir la confusion à pour l’exploiteur des avantages nombreux.

 Rien ne peut justifier les occupations harassantes et débilitantes qui sont le lot de la plupart des salariés à la chaîne, caissières, horaires dissociées, pathologies musculo-squeletiques liés au travail, temps de trajet interminable, courses, ménage, paperasse qui sont encore un travail puisque mon emploi ne me sert qu’à acquérir l’argent pour payer – en dehors du temps rémunéré – ma subsistance personnelle quand il se confondait auparavant avec la tâche de vivre. Nous travaillons double et nous n’avons plus le temps de vivre, d’être humains. Avec ce genre de travail, nous ne sommes plus que des machines à produire au service des « ismes », leurs esclaves. Quel révolutionnaire défendrait ce genre de travail ? Qui accepterait, usant du mot travail, pérenniser l’ambiguïté qui n’est au fond que l’arme pernicieuse de notre aliénation ?

 De toute l’histoire de l’humanité, préhistoire comprise, nous n’avons jamais tant travaillé. Toutes les études anthropologiques le confirment. Jamais le temps aliéné n’a été si important. Jamais les conditions du travail n’ont été aussi déplorables. Je vous renvoie au texte de Pierre Clastres pour référence.

 Le travail ne se confond pas avec le salariat. Le salariat est structurellement une forme aliénée du travail car elle met en relation un employeur puissant détenteur de l’outil de production et un offreur de travail, qui ne peut entretenir sa vie et la reproduction de sa force de travail que grâce justement aux moyens de production accaparés par le capitaliste. Le salariat est la forme moderne  du servage, son déguisement « démocratique ». Toutes les formes de travail libre, où le producteur détient son outil de travail (artisanat, petit commerce, paysannerie) régressent depuis la première guerre mondiale. Le projet du capitalisme hyperlibéral est la salarisation mondiale. Nous ne pouvons défendre le salariat.

 

En nous définissant comme « travailleurs », ne sommes-nous pas les complices volontaires (« De la servitude volontaire » est un ouvrage célèbre d’Etienne de la Boëtie), nous défendons une catégorie qui est celles des maîtres. Nous sommes comme ces valets de palace contents du compliment d’un milliardaire satisfait des pompes qu’on lui a bien cirées. A moins que l’intention soit de maintenir la centralité du contrôle des moyens de production, le capital passant aux mains d’une oligarchie politique censée savoir ce qui est bon pour le peuple. Le socialisme soviétique comme chinois ont succombé à ce défaut.

 Il n’y a pour s’en préserver que le moyen de la destruction soigneuse, continue, toujours renouvelée, de toutes les centralités, économiques, politiques, symboliques. Le capital et la propriété privée, sauf dans la limite de l’usage personnel et intransmissible, doivent disparaître.

Rien ne doit pouvoir être décidé sans ma participation et mon accord. La société par action doit devenir l’exception, avant de disparaître, la coopérative autogérée la règle, dans tous les domaines, production, commerce, habitat. Le salariat doit devenir l’exception, l’association économique égalitaire et l’emploi direct  la règle. Les coopératives, communes, comités, collectifs citoyens, l’éducation populaire doivent devenir le fondement de la démocratie directe auto-gestionnaire et l’assise des institutions politiques représentatives. Il ne peut y avoir centralité du contrôle du travail sans totalitarisme, et les prétendus socialismes autoritaires l’ont démontré dans le sang du peuple.

 Marx donne au mot travail a sens presque rédempteur. Il l’associe au progrès, qui, rationnel, bénéficierait à l’homme. Mais comment définir la rationalité, la raison ? Le premier homme sur la lune fut un militaire. Nous avons « conquis » notre satellite mais nombre d’humains n’ont toujours pas accès à l’eau potable. Les soviétiques ont asséché la mer d’Aral pour cultiver le coton sensé apporter prospérité et puissance à la nation socialiste. En quoi conquête de l’espace et productivisme prométhéen sont-ils rationnels ?

 Or le travail est au cœur de cette relation de prédation : prédation de l’homme par l’homme – ce qu’a bien vu Marx – mais aussi de l’homme sur son environnement, qu’il n’a pas vu. Marx, en homme du XIXème siècle, accorde une valeur absolue à la rationalité. Absolu prométhéen annoncé par le christianisme qui fait de l’homme l’égal de dieu, omniscient, omnipotent, despote du monde. Ce despotisme monothéiste, le rationalisme scientiste le prolonge. Il est la religion du capitalisme. Capitalisme et crise environnementale sont deux aspects d’une même catastrophe. Nous ne pouvons revendiquer le travail, comme création-contrôle-domination.

 Travail : ce peut être encore le travail de la femme quand elle enfante. Naître c’est souffrir, vivre c’est souffrir. Alors beaucoup de choses deviennent acceptables. Dans ce sens là du mot travail, sa racine est tripalium*, instrument de torture employé par l’empire romain. Le travail comme culpabilité !

 Nous définir comme travailleur, c’est penser dans le cadre de notre aliénation. C’est le reproduire. Même notre imaginaire est colonisé. Dépouillons-nous du poison sémantique dont la culture, l’école, les média, l’entreprise l’étouffent. Si nous travaillons, c’est à notre propre liberté, à notre émancipation. Et les mots qui conviennent pour désigner cette prise d’autonomie, cet affranchissement, cette liberté, personnelle et collective, sont bien plus auto-détermination, loisir, paresse, oïtium, créativité, plaisir, plutôt que souffrance, aliénation, ennui, peine, chagrin, répétition, enfermement, prison, travail : ce sont là les catégories de notre servitude, celles de nos maîtres. Penser dans leurs ornières, accepter leurs mots, c’est acquiescer à leurs fouets, à leurs chaînes. 

 

* Sur l’étymologie du mot travail

 « Ce que l’historique du terme " travail " dévoile est l’association étroite de notre labeur quotidien, le travail au sens courant et moderne du terme, avec l’expérience de la contrainte et de la domination. Le tripalium est à l'origine du mot. C'est un instrument à trois pieux, un instrument de torture dit-on. En réalité, le tripalium correspond au travail utilisé dans les fermes : c'est un dispositif de contention utilisé pour aider à la délivrance des animaux, mais il est surtout utile au ferrage, au marquage au fer rouge, ou à des interventions vétérinaires douloureuses... j’imagine volontiers qu’il fut utilisé pour " contenir " les esclaves que l’on fouettait ou punissait.

"Le tripalium est bien, pour le Romain, et c’est attesté au début du moyen-age un instrument de supplice, dont dérive le terme " travail " désignant l’outil de contention familier aux éleveurs. Le dictionnaire nous rappelle pertinement l'historique et le croisement étymologique avec " trabicula ", petite travée, poutre, désignant un chevalet de torture : (trabiculare signifie " torturer " et " travailler ", au sens, de " faire souffrir "). Et c’est bien dans cette acception que s’utilise en ancien français le terme " travailler " et cela jusqu’au 12e et 13e siècle, et s’applique non seulement aux suppliciés, ou aux femmes en proies aux douleurs de l’enfantement, mais aussi aux agonisants. L’enfantement étant un " travail " non pas parce qu’on y re-produit la vie, mais en raison des douleurs de l’accouchement, au cours duquel sans doute, on devait - si elle était trop forte - immobiliser la mère... »

Du tripalium au chagrin, P. Deramaix

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24 novembre 2012 6 24 /11 /novembre /2012 20:44

Le paradoxe EPR (Einstein -Podolsky-Rosen) est désormais bien connu. On le nomme également et plus expressivement phénomène d’intrication. Constaté expérimentalement, il connaît aujourd’hui des applications dans le domaine de la cryptographie où il permet d’assurer la confidentialité des messages militaires ou des  instructions bancaires.

Dans les années 70, me semble-t-il, le phénomène s’étudiait sous un tout autre angle. Des expérimentations auraient alors été conduites   – je n’en ai depuis plus jamais entendu parler et ne saurait apprécier l'objectivité de leurs protocoles  – sur la réaction d’embryon de poules (des œufs fécondés) aux souffrances infligées à la mère. Les résultats semblaient montrer une relation entre les douleurs de la mère et les réactions de l’œuf embryon.

Ainsi, entre Vietnam et Flower power, l’intrication nourrissait des recherches sur la relation mère enfant, relation incomparable, unique, à l'origine probablement de toutes les relations sociales. A partir des années 80, ces mêmes recherches s’intéressent à la sécurisation des échanges financiers, militaires ou policiers. On mesure la chemin parcouru.

Mais laissons là ces considérations factuelles pour poser une question, ardue et spécialisée, et en même temps banale et simple, dans le sens où elle intéresse l’aperception directe du monde, la sensation et l’intuition.

Les particules intriquées ont d’abord été considérées comme des exceptions, des monstres physiques. Il n’est plus sûr aujourd’hui qu’elles ne constituent pas une partie importante des particules de l’univers. Les particules intriquées, très simples à produire avec un jeu de miroir  semi-diffusant, se comportent comme des dyades, c’est à dire comme reflets distincts mais symétriques. D’un reflet sur un miroir, on ne peut supprimer ni l’objet, ni le reflet. Ainsi se comportent les particules intriquées.

 Avec un peu de courage, elles nous conduisent à une géométrie vertigineuse de l’univers. Vertigineuse mais probablement, au moins, accessible en partie.

Mais voilà ma question : comment s’articulent le recyclage baryonique – le recyclage des particules assurant le transport d’information dans l’univers, et donc l’exercice des quatre interactions fondamentales – et le paradoxe EPR ? 

Rapprochées, les théorie de l’intrication EPR et celle du recyclage baryonique, nous contraignent à admettre que le reflet « intriqué » transporte instantanément à l’autre bout de l’univers une chaîne de causalité allochtone (une chaîne d’interactions aussi « vieilles » que l’univers mais générée « ailleurs »).

Cette chaîne d’interactions venue "d'ailleurs" vient s’insérer, depuis le monde observé (soumis à nos expérimentations) au sein de la chaîne des événements affectant la dyade distante.

Ces deux symétries (dyades) ont, sous l’hypothèse du recyclage baryonique, connu des destins (chaines causales) divergents. Le paradoxe EPR, expérimentalement démontré, nous conduit à l’obligation d’insérer des chaines causales allochtones au sein de chaines causales autochtones, et vice versa.

Cette insertion doit nécessairement se réaliser sans que soit jamais violée la consécutivité, la cause déterminant la conséquence, sans que jamais soit violés la flèche du temps ou le second principe de la thermodynamique. Autrement dit, d’un bout à l’autre, alors même que s'y intriquent  des consécutivités "locales" et "lointaines", l'univers demeurera localement cohérent à l'observateur, cause et conséquence entrant pour lui toujours dans un rapport de nécessité .

Ainsi si l’on délimite une quelconque portion d’espace-temps contenant au moins une singularité gaussienne, et que l’on dilate, ou contracte infiniment cet espace, je conjecture que l’on obtiendra une distribution de Cauchy. Un tel espace où se conjuguent à la fois paradoxe EPR, recyclage baryonique et transformation des distribution gaussiennes en distribution cauchiennes est d’une puissance métaphysique telle qu’elle remettra en question l’assiette même de nos cultures, pour leur plus grand bien, c’est à dire aujourd’hui pour leur survie.

Quelle est la taille de l’univers ? Pour aborder ce point existent de solides points d’appui  (Russel, Gödel, Hofstatder): quel étalon peut-on trouver pour mesurer l’univers ? Par définition, aucun étalon ne peut être pris en dehors de l’univers. L’étalon donc partage intrinsèquement les mêmes propriétés que ce qu’il mesure. Un tel étalon, miroir de ce qu’il mesure, ne peut donc nous apporter aucune information sur ce qu’il mesure. Il n’y a pas deux objets : un étalon métreur et un univers métré. De sorte que la question de la taille/durée de l’univers ne peut recevoir qu’une réponse tautologique, c’est à dire évidente et infra-discursive.

L’univers n’a d’extension/durée que rapporté à lui-même. Leur valeur est nécessairement l’unité. Dans un tel espace/durée, la paradoxe EPR cesse d’être un paradoxe. Il devient une évidence, construisant probablement, malgré notre aveuglement, l’essentiel de la durée de nos jours, remplis d’instant à déborder, quand nous n’avons l’œil que sur les lignes de fuite, demain, la mort, le lointain, le cosmos.

 

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24 octobre 2012 3 24 /10 /octobre /2012 16:38

" … Avec toutes mes excuses pour les personnes que je blessent " (phrase trouvée sur un blog)

Tous et chacun nous faisons des fautes d'orthographe. L'orthographe française est d'une complexité ubuesque. Elle doit être réformée pour nombre de raisons. Mais pas n’importe comment. Le pire serait que chacun se mît à écrire selon son désir.

Car à quoi sert l'orthographe ? Elle est un consensus, une norme par laquelle nous décidons de nous entendre par delà les distances. Il est symptomatique que la dissolution générale de l'en-soi social s'accompagne aujourd'hui du délitement orthographique.

La grammaire de l'écrit, pour être largement consciente, n’en est pas moins  une mécanique analytique intellectuelle et sémantique « spontanée », pour n’être pas instantanée car elle   « coûte » au corps-esprit les quelque centièmes de seconde « durant » lesquelles se « déroulent » quelque milliards de milliards d’évènements quantiques, nommés « décohérences » par la mythographie contemporaine.

Comme analyse sémantique, la mécanique grammaticale écrite suppose un aller-retour, un avant-arrière, un temps d'arrêt-retour sur la pensée jaillie, projetée ensuite vers l'extérieur.
La grammaire de l'écrit impose donc un léger décalage par rapport à l'instantanéité du désir d'expression.

La grammaire de l'écrit est donc l'expression analytique de soi se tournant vers les autres et le monde. Si elle va à vau l'eau, au point d'accorder "je" au pluriel, c'est notamment que ce décalage entre le désir et l'instantané, ce décalage entre le moi impulsif et le moi réfléchi, ce décalage entre la bête humaine et l'homo sapiens, se réduit à quelques vestiges limbiques.

Cela nous le devons large partie  aux média instantanés, aux média donnant tout à voir sans laisser aucun jeu à l'imaginaire, à la liberté créatrice, sans interstice entre l’immédiat et l’intellectionné, sans distance entre le fourni et le construit, sans jeu entre la brutalité de la pulsion et la liberté de la construction.

Car la liberté est élagage, discrimination, volition. C’est à dire aussi et parallèlement acceptation des frustrations qu’impose l’abandon d’une partie des possibles. « Tout, tout de suite » n’est donc pas une recette de liberté mais au contraire un philtre d’aliénation. La télévision est ainsi par construction un media impératif, impérieux, et totalitaire. Pire, la 3D, accompagnée dans certains parc d’attraction de stimulations sensorielle directes (diffusion de parfum, mouvement du plancher, projection d'embruns, son « surround » accompagnant les scènes,...) en imposant une totalité sensible unilatérale, s’impose à la personne comme un succédané d’elle même.

Comme on vole au zombi sa propre humanité, la 3D chasse de la personne sa propre conscience : puisque tout est fourni tout construit, devient vaine, inutile, dispensable la distance de moi à moi. Or si cette distance – la conscience - est bien le lieu où se construit la souffrance, souffrance qu’abolit  apparemment la satisfaction immédiate du désir, cette distance est aussi le lieu critique où se construit le moi, l’mage novatrice, la liberté personnelle. Liberté personnelle qui est aussi, par agrégation et confrontation,  liberté collective, c’est à dire politique.

Dans une phrase telle que « toutes mes excuses pour les personnes que je blessent », la gentillesse de l’intention est notable. Mais en arrière plan s’amoncellent les cumulus plombés de la dissolution personnelle et sociale où s’abîment distance critique, conscience et liberté politiques.  
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30 août 2012 4 30 /08 /août /2012 19:17

 

Nous peinons à concevoir la fragmentation des populations antiques, isolées, parcellisées par les terrains et les longs chemins. Communautés étanches, montagnardes, fragiles ; groupes isolés, reclus, misérables, aux franges des empires antiques, oubliés d’eux ou écrasés, asservis, humiliés, réduits à douter de leur propre humanité face au brillant de la civilisation qu’ils perçoivent au loin.

Quelques cabanes de roseaux au pied butté de boue qu’on atteint, suivant Braudel, sur un sentier tracé dans les roseaux. Quelques familles de pêcheurs subsistent là dans le delta du grand fleuve où s’ébat la Tarasque, à des journées de marche des villes de pierre, lointains fantômes jamais vus de leurs yeux, simples mensonges de colporteurs peut-être ? Ils vivent sur leur motte de terre entre estrans et étiers, salines et marais. Un jour arrive venu de Marseille, d’Arles ou d’Agde, un prédicateur insoucieux de ses peines et qui, sans préjuger de leur insignifiance, annonce que Dieu leur a donné un fils pour les sauver. Il parle de Jésus, dit que toutes les âmes sont devant lui égales, que s’ils veulent croire ils appartiendront eux aussi à la grande communauté des hommes qui vivent près des rives de la mer sous la protection de Rome. Rome, que personne de mémoire d’homme n’a jamais vu mais dont la magnificence, la puissance furent rapportés aux oreilles de leurs aïeux par des générations de voyageurs égarés, de colporteurs, de marins de passage ! Rome, l’homme a vu Rome. Ils ont vu un homme qui a vu Rome. Les échos de La Rome de pierre parviennent jusqu’à leur monticule de boue. Rome n’est pas une fable !

Comme eux, oubliés des empires, les Dalits de l’Inde, naguère les Intouchables, traversaient le temps parallèles à l’histoire. Quand il y a deux décennies ils accédèrent à la parole politique et à la littérature, ils racontèrent leur vie au beau milieu de la société indienne, étrangère et parallèle à elle, spectacle ne les concernant pas, simple toile de fond, durées sans croisement. Glaneurs urbains, chasseur-cueilleurs de dépotoirs, ils campaient au beau milieu des villes comme si c’eût été une forêt. Leur lutte vise aujourd’hui à se faire reconnaître au sein de l’ensemble vaste de l’Inde moderne. Sur l’aire de boue devant sa cabane ceinturée de joncs, d’eau, des bras de la Tarasque, le pêcheur écoute le prédicateur et rêve de rejoindre le grand flot des brebis du Seigneur.

 

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26 mai 2012 6 26 /05 /mai /2012 11:08

Musique, discontinu, continu 

 

Les longueurs d’onde se contrefichent des nombres absolus. Elles ne connaissent que les rapports. Ainsi si l’on parle de Hertz, c’est bien d’un nombre de cycle par seconde à quoi l’on réfère. Or la seconde n’est elle  même que la période d’un balancier ou, selon une définition plus récente, un certain nombre de battements du césium.

Le nombre entier ou réel ne trouve en musique d’expression conforme à l’expérience que lorsque sont comparées deux fréquences, qui elles peuvent être l’une à l’autre dans un rapport entier ou réel. Il paraît possible – bien que le quantum d’énergie puisse invalider la conjecture – que deux fréquences entretiennent entre elles un rapport numérique irrationnel. Il serait intéressant que des physiciens et des cogniticiens fouillassent cette question. Si de tels rapports irrationnels entre sons existent, comment sont-ils perçus ? Sont-ils discriminés ?

 

On sait que l’école pythagoricienne cachait comme un secret honteux qu’existaient entre les nombre des rapports irrationnels, ceux notamment qu’entretiennent entre elles les longueurs ou aires du carré et du cercle. 

 

Tout l’effort de construction des gammes musicales consiste à faire entrer de force un cube par l’orifice d’une bouteille, à insérer un carré dans un rond, à scander le continu, à limiter l’étendue, à l’enserrer de limites, à y poser des jalons : bref l’effort pythagoricien de théorisation de la musique fait bel et bien partie de l’entreprise de quantification du monde – c’est à dessein qu’on préfère ce terme à celui consacré par l’usage d’ arithmétisation – qui part de Pythagore (et en fait bien en deçà) pour nous conduire à la recherche du boson de Higgs en passant par Galilée, Képler et Newton.

 

On comprend aisément qu’une gamme discrète est nécessaire dès lors que les instruments de musique n’émettent des sons qu’au moyen d’artifices physiques eux-mêmes discrets : trous de la flute, cordes du luth ou du cithare.

 

Tous les instruments pourtant ne tombent sous la coup de la fatalité discrète : le violon, le erhu chinois, la voix humaine probablement peuvent émettre n’importe quelle note : ils sont capables du continu.

Joseph Needham, dans sa somme sur les sciences en Chine, estime que les théories de champ n’auraient pas suscité les résistances que leur proposition a suscité en Occident si la Chine avait eu la prééminence politique et philosophique sur la scène du monde.

 

De fait la musique chinoise, toute pentatonique qu’elle soit en apparence, flirte sans souci ni réticence avec le continu. Aussi peut-on voir en les pythagoriciens les précurseurs de l’aristotélisme. Si Aristote les dénigre abondamment, il s’en nourrit pourtant et tous abondent à ce même effort  de discrétisation, de réduction, d’atomisation du monde qui nous conduit en droite ligne au monde moderne, si pragmatiquement puissant et pourtant au bord de l’abime moral et vital.

 

La science occidentale a désormais acquis l’hegemon. Elle est devenue la doxa universelle (même si au fond n’est apprécié hors l’Occident   que son versant pratique). N’être plus que la seule métaphysique à subsister à l’horizon est un drame anthropologique.

 

Car toute l’histoire humaine se construit dans cette béance, cette tension, ce drame entre discret et  continu : l’univers présente l’apparence du continu mais le sens ne peut l’appréhender qu’au travers le discret. Le nombre qui est discrétisation des phénomènes apparaît très tôt dans l’histoire de la vie : les recherche les plus récentes suggèrent que quelque sens  du rythme et du nombre – la même chose au fond – apparaît dès la bactérie. L’homme lui-même est un être discret – au delà de ma peau ce n’est plus moi – qui pourtant par l’organe de l’entendement (encore que le mot disconvienne et qu’il faudrait plutôt convoquer ici l’idée boudhiste de « sens du connaître » qui prolonge les cinq sens que l’Occident se reconnaît) devine, perçoit, intuitionne le continu et l’unité fondamentales des phénomènes.

 

De ces quelques lignes jetées un matin ensoleillé au fil du clavier, deux idées surnagent comme une séparation de phases : que la musique, pas plus que la science, ne peut prendre position sur le monde. Elle résonne en écho au jet de dé (1) initial qui sur le fondement de la béance  cognitive évoquée à l’instant fait que la civilisation, ici prend plutôt le parti du discontinu, là plutôt le parti du continu.

On voit ensuite que l’engluement contemporain de la science dans les apories insolubles des rapports du champ et du quantum, de la relativité et de la mécanique quantique, de l’histoire et de l’instant, du macroscosme et du microcosme, renvoie au fond aux premières esquisses musicales, c’est à dire aux rapports de la connaissance et de l’intuitionné.

 (1) Jet de dé contre quoi s’insurge  Einstein, mais qui pour l’hindouisme est le jeu fondateur par quoi dans un lancer les dieux créent l’univers et  animent la Maya. 

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Published by Stephane Calence - dans Iilosophie
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